Handicap et réciprocité

DOI : 10.52497/sociopoetiques.1411

Plan

Texte

À une période où la plupart des projets et activités dans le champ du handicap se disent « participatifs », la difficulté que représente une telle entreprise (construire avec les personnes concernées et non à leur place) est souvent négligée, de même que la difficulté d’être avec ces personnes dans une relation de réciprocité (accepter de recevoir d’elles et non pas seulement de leur donner). Cette réciprocité effective et équilibrée peut exister même dans l’asymétrie des capacités et des statuts, ce que la pratique courante oublie souvent tant les différences de reconnaissance sociale et les normes habituelles d’évaluation s’invitent dans les relations interhumaines. Sur le plan éthique et politique, la réciprocité est donc une notion fondamentale que nous avons essayé de manifester performativement dans ce texte par la pratique d’une coécriture.

Réciprocité et neurodiversité

L’exercice de la réciprocité est exigeant et il ne doit certainement pas être considéré comme facile à obtenir, ni même à penser. La réciprocité désigne le fait de donner et de recevoir de façon équilibrée (dans des proportions et dans des champs parfois différents). Elle peut donc être asymétrique et suppose que tout humain puisse s’il le souhaite s’inscrire dans une relation à autrui en tant qu’alter ego, en reconnaissant sa singularité et sa spécificité. Cela implique de définir autrui de manière non normative, notamment en tenant compte de la neurodiversité, sur laquelle nous allons insister.

La neurodiversité est un concept désignant à la fois la variabilité neurologique des êtres humains et les mouvements sociaux visant à faire reconnaître et accepter cette différence. Une même organisation neuronale peut en effet être comprise soit comme pathologique soit comme une autre forme de normalité en fonction du contexte social et du contexte d’évaluation de cette spécificité. Les individus s’estimant « normaux » ont seulement le mode de fonctionnement le plus répandu statistiquement, il n’est pas en soi normal. On appellera ces individus neurotypiques par contraste avec les personnes autistes qui se nomment elles-mêmes neurospécifiques. Ainsi entendus, ces qualificatifs, comme le terme neurodiversité, ont une portée sociopolitique.

Dans ce texte même, co-écrit par une auteure autiste1 et un auteur a priori neurotypique, nous souhaitons montrer que la réflexion sur la situation de handicap doit pouvoir s’appuyer sur l’expérience intérieure et sur l’expérience d’usage2, sur l’analyse fine des termes et des usages du langage qui peuvent masquer de profondes différences subjectives. Par ce geste, nous nous inscrivons d’ores et déjà dans le mouvement de la neurodiversité. Mais nous situons-nous pour autant dans la réciprocité ? L’une des premières questions que nous pouvons nous poser à son propos est sa nécessité : en quoi la réciprocité est-elle requise dans les relations humaines ? N’est-elle pas une attente de neurotypiques ?

En effet, la réciprocité revendiquée par les neurotypiques cache le plus souvent en pratique des stratégies plus ou moins conscientes visant à dominer, à avoir du pouvoir sur l’autre. Il est rare qu’une relation, même amicale, s’affranchisse de tout usage de l’autre, de toute jalousie et de toute comparaison, alors que le principe même d’une amitié ne devrait consister que dans le seul fait d’être ensemble et de pouvoir échanger3. C’est pourquoi les autistes se méfient de la « réciprocité » demandée par les neurotypiques. Elle conduit souvent chez eux à un défaut de cohérence entre leurs déclarations, leur langage corporel et la manifestation de leurs émotions sur le visage. Or, nous le verrons, le défaut de cohérence en général est un problème majeur pour les personnes neurospécifiques ou autistes.

Dans un espace interhumain où il n’y aurait pas à craindre d’emprise de la part d’autrui, où l’indépendance pourrait se vivre tranquillement, en quoi l’exigence de réciprocité serait-elle d’actualité ? En fait, elle s’exprime dans un monde (y compris le monde du soin) où le respect d’autrui doit continuellement être rappelé.

L’une des erreurs dans le champ de l’éthique du handicap (comme dans toute réflexion morale et politique) est de croire que l’injonction à agir moralement suffit pour déclencher l’action juste. En réalité deux aspects sont indispensables : d’une part l’idéal transcendant ou l’utopie nous évitent de nous limiter à cause de conditions pratiques de réalisation, nous permettent d’envisager ce qui doit être comme horizon par-delà ce qui est ; d’autre part l’action ou la pratique confronte à la résistance du réel et montre l’écart entre ce que l’on croit savoir faire et ce que l’on fait réellement.

Ainsi, lorsque l’on parle de relation éthique à autrui, de participation, de co-construction, etc. il ne faudrait pas supposer que celles-ci soient possibles d’emblée, en tant que corrélats d’une bonne intention. Comme tout ce qui dans un être humain doit germer et se développer, ces relations se construisent dans la douleur, les échecs et les remises en cause. Elles supposent que l’on fasse ressortir les désaccords, que l’on s’adapte réciproquement (la réciprocité servant ici à éviter que la majorité ne l’emporte ou ne se travestisse en normalité). Sans y prendre garde, la « bienveillance », ou l’« empathie » peuvent masquer des formes d’emprise dangereuses pour le développement des capacités personnelles, le respect d’autrui, la possibilité de la réciprocité. On les retrouve dans les attitudes dites maternantes (qui concernent également les hommes). Ce sont des attitudes de surprotection, à tendance culpabilisante, visant à jouer sur les ressorts de la manipulation de préférence à l’autorité. Le maternage est une fausse tendresse à vocation lénifiante, qui nie sous couvert de soin les capacités décisionnelles de celui ou celle que l’on aide. Apparemment pleines d’empathie et de respect, ces conduites « bienveillantes » s’autoriseront à faire rentrer autrui sous sa coupe, à lui faire suivre ses propres jugements et appréciations. Elles sont moins visibles que les discriminations volontaires et le rejet pur et simple d’autrui, mais constituent bel et bien une violence par la privation du pouvoir d’agir des personnes concernées.

L’empathie et la bienveillance ne se déclarent pas, elles se manifestent. Or une attitude fréquente dans les soins de care (plus exactement de faux care4) est de taire la difficulté au nom de principes élevés, alors même que l’analyse des difficultés dans le soin et l’accompagnement fait intimement partie de la réflexion éthique et organisationnelle à leur propos.

Même dans les meilleures conditions de réalisation possible (avec du temps, de la bonne volonté, de la disponibilité institutionnelle), la reconnaissance d’autrui et l’accompagnement ne vont pas de soi. Postuler que l’on peut d’emblée être dans un partenariat entre une personne identifiée « normale » et une personne plus fragile ou encore dans la pleine reconnaissance d’autrui nous apparaît illusoire, voire parfois dangereux puisqu’il est nécessaire de s’adapter à un mode de pensée potentiellement très éloigné du sien. Il doit exister des paliers, des moments de pause dans l’approche d’autrui, différentes étapes par lesquelles on doit nécessairement passer pour mieux comprendre ses difficultés, ses besoins, ses désirs et ses aspirations, où l’on se demande où l’on en est, ce que l’on fait réellement.... Cette adaptation se fait dans la durée et s’instaure dans la complémentarité des savoirs.

Mais peut-être faudrait-il poser les choses différemment, surtout si l’on considère la réciprocité non plus seulement dans l’accompagnement mais dans participation des personnes dites « concernées » à des projets menés en commun, car ces étapes ou ajustements pourraient n’être qu’un moyen d’altérer le processus de participation des personnes concernées en le remettant indéfiniment à plus tard.

Le risque de la participation et de la réciprocité

La co-construction « participative » suppose que des personnes concernées compétentes interviennent à chaque étape d’un projet (conception, développement, évaluation). Or, pour ce faire elles doivent être armées et faire preuve de résilience dans l’adversité en raison de leur parcours mais aussi de l’accueil qui leur est en réalité réservé. Parce que des relations de pouvoir préexistent entre les acteurs, il revient aux organisations d’être rigoureuses et de mettre en place des outils ainsi que des règles d’animation qui permettront de rendre la participation la plus effective possible. À ce jour, ces relations ne sont ni pensées ni gérées dans les projets dits participatifs. C’est la raison pour laquelle il paraît prématuré de parler de démocratie sanitaire.

Nous pourrions donc insister sur trois aspects : tout d’abord, une exigence pleine et entière de participation de chacun à mettre d’emblée en place ; ensuite, durant le développement d’un projet commun, une analyse régulière du travail, individuelle ou groupale qui doit impérativement donner lieu aux réajustements nécessaires, c’est-à-dire que tout abus de pouvoir doit être immédiatement relevé et sanctionné. Ces trois aspects ne paraissent pas d’ailleurs incompatibles puisque l’analyse doit vérifier que l’exigence est bien réalisée et le cas échéant la sanction doit y contraindre. L’analyse devient cependant un exercice asymétrique s’il se rapproche de l’analyse de la pratique qu’utilisent déjà les professionnels. C’est pour cette raison que des personnes concernées compétentes doivent participer activement à l’évaluation du projet.

Afin de ne pas en rester ici à une expression commune qui pourrait paraître paradoxale relativement au problème de la réciprocité que nous venons d’évoquer et masquer les nécessaires frictions qu’elle suscite, nous nous proposons de travailler dans la suite de ce texte sur le mode du dialogue, afin de voir de quelle manière nos deux écritures se conjuguent et permettent une « émergence », mais aussi afin d’éviter toute appropriation par le milieu académique du langage d’usage parmi les personnes concernées. Nous présenterons donc les éléments suivants sous forme dialoguée.

Avancer par la friction et l’opposition ?

Pierre Ancet : Si la réciprocité suppose une certaine friction, elle doit conduire à une abrasion des certitudes de l’un et de l’autre : si la friction n’entame en rien la certitude du valide d’être assis sur un socle d’évidence, si elle ne change pas ses points de vue ou ses intérêts, alors elle est soit inefficace, soit purement conflictuelle.

Karen Buttin : En tant que personne autiste, je ne suis pas certaine d’avoir la moindre certitude. Je ne suis pas maître des circonstances, mais force est de constater que mon expertise passe quasiment systématiquement par la contestation ou par l’opposition. Afin d’en faire une étape constructive, je suis régulièrement amenée à saisir un médiateur ou un conseil éthique afin d’accompagner voire de dépasser le stade du litige. Cette démarche qui implique plusieurs acteurs fait peut-être partie de la co-construction de cette expertise en tant que telle. En ce sens, le décalage ou le conflit peuvent être source de nombreuses alternatives à condition de se saisir des enjeux que revêt la participation dans la collectivité. C’est de cette façon que je conçois l’expertise d’usage aujourd’hui.

La « gratuité » d’une participation à la recherche

Pierre : Pour compléter ton propos, j’insisterais sur le risque que l’on prend en travaillant avec des personnes dont les objectifs réels ne sont pas clairs : il est très rare que l’on s’intéresse à autrui uniquement pour ce qu’il est. Par exemple, si l’objectif d’un universitaire est de publier, ou de produire du savoir, il doit le souligner, sans quoi il rompt la réciprocité dans l’échange.

Karen : Ceci est d’autant plus vrai que la personne concernée, souvent en raison d’un vécu traumatique, peut interpréter l’intérêt que lui porte le chercheur comme « gratuit », ou même « inespéré ». Cet intérêt constitue un espace de réparation. C’est donc un moment important dans le processus de rétablissement en santé mentale. Or le contexte validiste5 fausse ce que l’on pourrait appeler l’effet de la réciprocité. Ainsi, se pose la question de l’appropriation du savoir expérientiel par le milieu académique : comment conserver l’authenticité de ce savoir sans se mettre en danger d’un point de vue émotionnel et affectif ?

Pierre : Cela tout particulièrement si le chercheur attend de ses travaux une reconnaissance universitaire et sociale, ce qui peut l’amener à négliger la personne concernée une fois ses objectifs atteints.

Karen : Ceci me rappelle un mauvais souvenir avec des universitaires peu scrupuleux, ignorants et bien entendu très soucieux de réciprocité ! On m’avait proposé de participer à une recherche en sciences de l’éducation en me disant que ce serait gratifiant pour moi puisqu’il y aurait la rédaction d’un article. L’article a été rédigé par les chercheurs tandis que les personnes concernées et les professionnels qui avaient contribué à produire ce savoir nous sommes retrouvés cités en note de bas de page avec notre nom précédé d’un astérisque. J’ai compris plus tard que j’avais été approchée car la présence de personnes concernées était une condition pour l’obtention des fonds nécessaires à ce projet de recherche. J’avais été instrumentalisée même si j’avais activement participé aux travaux. J’étais vraiment très fâchée. Cet article était une imposture scientifique et avec du recul je suis heureuse de ne pas y avoir participé. C’est intéressant de l’évoquer aujourd’hui, car je n’ai eu à ce moment-là aucun recours possible tant la participation des personnes concernées n’avait été ni pensée ni gérée.

Pierre : Dans notre propre travail de recherche, au lieu de la situation habituelle où un universitaire sollicite une personne avec un handicap pour un projet, c’est toi qui as suscité le projet CELEPAR6 en me mettant en relation avec Fabienne Cazalis, chercheure en neurosciences au CNRS et à l’EHESS spécialisée dans le champ de l’autisme. Je me suis donc inclus dans votre projet pour ensuite m’en saisir et en faire une recherche de sciences humaines où je me sentais moi-même à l’aise, en tout cas qui m’apparaissait comme envisageable et réalisable. Or c’est cette forme de réappropriation que l’on n’autorise généralement pas les personnes concernées à mener.

Karen : On pourrait aller jusqu’à dire que c’est la personne concernée qui « élit » les chercheurs identifiés comme fiables dans l’exercice d’une réciprocité espérée effective. Toutefois pour moi, cette rencontre était épiphanique. Elle n’est pas seulement le fruit du hasard, elle est aussi l’apparition d’un possible en raison de nos parcours mutuels et de tout le travail produit en amont par Fabienne Cazalis. Choisir les chercheurs avec qui l’on travaille est un luxe qui constitue la garantie d’être entendue et de s’exprimer dans la réciprocité collective du fait d’une participation la plus effective possible. Mais surtout, choisir des chercheurs en qui l’on a confiance est essentiel pour travailler avec d’autres personnes parfois identifiées comme plus vulnérables et qui ont depuis leur enfance été contraintes à des formes de normification ascendantes et excluantes bien supérieures à celles que j’ai vécues moi-même. C’est une grande responsabilité que l’on prend vis-à-vis de ces personnes.

Pierre : Initialement, je me suis inscrit dans une démarche que tu as initiée, j’ai souhaité y participer et non pas te faire participer à un projet. Il me semble que ce retournement dans la démarche participative est important, à condition de vérifier périodiquement qu’il y a accord entre nous sur la méthode et les fins, celles-ci pouvant être légitimement modifiées par la participation du chercheur (qui lui-même doit rester au clair sur ses propres objectifs, l’étendue de sa participation, la possible emprise qu’impose son seul statut).

Karen : Qu’entends-tu par « légitimement » ? Est-ce une question de statut ou de compétence réelle ? En échangeant pendant près de deux ans dans un autre cadre, nous avons compris à quel point le projet d’assurer une participation effective tout en se portant scientifiquement garant des personnes autistes est un immense défi. Rien ne garantit que nous y arriverons avec des personnes qui seront pour certaines non verbales, avec une communication qui leur est propre. Il sera en effet essentiel comme tu le précises « de vérifier périodiquement qu’il y a accord entre nous sur la méthode et les fins ». Si ce projet doit être réellement participatif, nous aurons à convenir d’une méthode solide et certainement à aller au-delà des idées et des conceptions des chercheurs institutionnels. Leur légitimité n’est effectivement pas à remettre en question mais dans la neurodiversité et dans la participation effective, elle aura forcément à être repensée.

Pierre : Il faut considérer que le statut d’universitaire ne correspond pas toujours à une compétence ou que certaines personnes n’ayant pour l’instant pas de statut reconnu possèdent, elles, une réelle compétence, comparable à une compétence académique, même si leurs modalités d’expression peuvent être déjugées.

Karen : Oui, je respecte bien entendu la compétence académique à un moment où je réalise la rigueur qu’elle exige en rédigeant un mémoire. Mais quelle que soit sa posture, le chercheur endosse une responsabilité politique aujourd’hui sur ces questions. Actuellement, certains chercheurs produisent un pseudo « savoir expérientiel » que je qualifierais d’idéologique car ils font fi des méthodes participatives.

Une asymétrie de la relation nuit-elle à la réciprocité ?

Pierre : Pour éviter cela, il est important de revenir très régulièrement entre nous sur de possibles incompréhensions, car il n’y a jamais de réciprocité ni même de réelle friction lorsque l’on part d’une perspective unilatérale, comme peut l’être l’opposition entre personnes « handicapées » et personnes « valides », le valide représentant à la fois la norme, la majorité et le point de vue surplombant. Il me paraît essentiel d’arriver à déterminer des intermédiaires entre l’un et l’autre, et il me semble que la neurodiversité propose toute une gamme d’identités intermédiaires.

Karen : En effet, la neurodiversité oblige à penser au-delà du handicap entendu comme « déficit » par rapport à la norme car la neurodiversité induit tout autant l’idée de « handicap » que de capacités hors normes. Cela modifie les rapports de force, puisque l’humain perçu comme étant dans la norme peut se retrouver déficitaire dans un contexte spécifique, ou bien être tout simplement gêné dans son interaction avec cet autre perçu comme « dissonant » dans la relation. Au-delà de la performance ou de la contre-performance, la neurodiversité interroge les relations intersubjectives tant individuelles que collectives. La neurospécificité n’est pas d’ailleurs systématiquement considérée comme un handicap, elle est parfois même considérée comme un atout.

Pierre : Je suis d’accord, on rejoint ici la notion de blindness gain proposée par Hannah Thompson7 dans le champ de la cécité. Il n’en reste pas moins que dans l’état actuel de nos sociétés, se pose le problème d’une asymétrie quant au poids qui pèse sur l’un et l’autre dans un rapport se voulant réciproque : on ne peut assimiler ou araser toutes les formes de difficultés au motif d’une équivalence globale entre les capacités des humains. Nous sommes tous vulnérables, mais il y a des degrés de vulnérabilité et de souffrance. Toutes les conditions d’existence ne se valent pas, certains milieux renforcent la fragilité des personnes, et cette dimension sociale doit être indiquée, analysée et combattue afin d’arriver à un meilleur partage de la peine et de la joie d’une existence.

Karen : Quand tu dis qu’il y a des degrés de vulnérabilité et de souffrance, je dirais qu’il y a des degrés non seulement de vulnérabilité mais aussi de force ; des formes de souffrance, mais aussi de plaisir, voire de jouissance dans la neurospécificité. Et en effet, je m’intéresse pour ma part de très près aux travaux de Marion Ink.

Pierre : C’est vrai, avoir un handicap peut être une force. Et réciproquement, il me semble important que la personne « concernée » par le handicap prenne conscience des besoins et des limites des autres (même si encore une fois toutes les difficultés ne se valent pas).

Karen : C’est en effet très important mais cela suppose que la personne non concernée par un handicap se reconnaisse comme émetteuse de besoins et soit en mesure de les partager à un moment où la vulnérabilité est le plus souvent perçue comme une faiblesse et non comme une marque d’humanité. Ce changement de posture implique un changement de paradigme fort auquel très peu de personnes sont prêtes, d’autant qu’il est très difficile à mettre en œuvre d’un point de vue structurel. Aujourd’hui, dans tous les projets auxquels je participe, mon attention se porte sur l’autre identifié comme le plus éloigné de mon profil. Par exemple le professionnel de santé ou le responsable de projet à la Direction générale de la cohésion sociale qui politiquement et potentiellement « serait » mon adversaire et mon partenaire au sens de la personne par qui et avec qui la controverse doit arriver.

Pierre : Je vois l’intérêt de procéder ainsi, en considérant les limites du « partenaire » institutionnellement contraint à être le plus éloigné de soi, non pas pour le prendre en défaut mais pour s’adapter à lui.

Karen : C’est cela.

Pierre : Dans notre propre travail, je perçois une asymétrie qui nuit à la réciprocité : il est évident qu’en l’état actuel de notre société, tu es plus concernée que moi par la situation de handicap dans l’entièreté de ta vie. Comment dès lors travailler en réciprocité lorsque l’un des auteurs exprime un vécu fortement personnel et l’autre non ? Quand l’un ne se met jamais en vacances de sa spécificité, tandis que l’autre peut pour un temps échapper à son travail de réflexion ? C’est là un obstacle majeur dans le travail d’analyse et d’échange que nous avons essayé de mener.

Même le parent d’un enfant avec une spécificité n’est pas lui-même concerné par celle-ci. Il ne parle que rarement de sa propre souffrance, l’aurait-il fait d’ailleurs qu’elle serait hors de propos pour rendre compte des difficultés (réelles ou supposées) de son enfant.

Tous ces éléments nous montrent à quel point l’idée d’une réciprocité, qui est un stade développé de l’échange, demeure un idéal. Ce faisant, je ne prône pas le relativisme : dans la société telle qu’elle existe actuellement, tu as plus besoin d’aide que moi. Le nier serait malsain, cela supposerait que toutes les vulnérabilités et toutes les situations se valent, que l’on confond l’égalité de droit avec l’égalité de fait.

Karen : C’est juste et je n’ai plus honte d’avoir besoin d’aide. On voit bien que le rapport de force est « biaisé » notamment par l’absence récurrente de statut en tant qu’experte d’usage qui produit une situation de handicap social. Ainsi, nous pourrions concevoir la diversité fonctionnelle comme source de divers processus de production du handicap (entendu comme handicap social). Mais ce handicap, du moins à un certain degré, ne tiendrait pas aux difficultés relationnelles qui font souvent qualifier l’autisme de « handicap social ».

De plus, dans le contexte de cet article, nous sommes confrontés chacun différemment à la publicisation du savoir expérientiel et à la vulgarisation scientifique. Comment garantir la valeur scientifique d’un article co-écrit avec une personne concernée sans dénaturer son propos ?

Pierre : En effet il ne faut ni survaloriser un propos d’expérience, ni le minimiser puisqu’il peut avoir une valeur intersubjective, contribuer à une phénoménologie de la spécificité ou à une exaltation des normes singulières. L’intérêt de la neurospécificité par rapport à cette question est sa composante contextuelle et sociale, qui montre à quel point un environnement autre ou des règles adaptées peuvent faire disparaître le caractère jugé pathologique de certaines spécificités afin d’atteindre une autonomie au sens strict.

L’autonomie impossible ?

Karen : En ce qui me concerne, je ne revendique pas être ou devenir autonome. Pour moi, c’est déjà une forme de validisme. Je revendique la possibilité d’être moi avec toutes les difficultés que cela comporte. Pour ce qui est de mon autisme, je dois pouvoir exprimer mes besoins sans les minimiser afin d’opter pour la meilleure compensation en fonction de l’environnement. L’injonction à l’autonomie telle qu’on la conçoit aujourd’hui me prive de cette possibilité.

Pierre : Il faut nous entendre sur ce terme d’autonomie : pour moi, l’autonomie au sens strict (étymologique) désigne le fait de créer ses propres normes (normes au sens de règles de fonctionnement à la fois physiques et psychiques). Par exemple le fait de créer ses formes de relation, ses choix de vie, le développement de son rapport à soi ou de son rapport au corps. Nous avons abondamment travaillé sur ces thèmes avec Marcel Nuss8. En ce sens, il ne peut y avoir d’injonction à l’autonomie, puisque l’injonction « sois autonome » est autocontradictoire. La seule restriction que je vois est que cette autonomie ne s’impose pas à d’autres en diminuant leur propre liberté.

Karen : Effectivement, j’adhère à ce sens étymologique de l’autonomie qui consiste en la création de ses propres normes. Pourtant, au regard de ce que la société considère en moi comme étant pathologique, c’est-à-dire au regard de mon autisme, je considère que cette définition reste un idéal normocentré. Je dépends d’une culture qui n’est pas la mienne et qui pèse quotidiennement sur mon existence. L’environnement est normocentré, les relations le sont et il m’est quasiment impossible de créer mes propres normes.

C’est illusoire de croire que l’on peut lutter contre son autisme. J’ai donc dû apprendre à en faire un allié. J’ai d’ailleurs, des années durant, travaillé pour faire évoluer mon centre d’intérêt spécifique9 dans un sens socialement recevable (dans mon cas, il y a eu le diable puis l’icône byzantine). J’ai donc fait tout un « parcours » afin de le transformer pour que le plaisir sensoriel procuré par des représentations du diable ou toutes mes recherches sur celui-ci devienne « utile » et « partageable ». Pour cela, avec du recul, je comprends que mon parcours d’étudiante, notamment en arts plastiques, a répondu à cette quête. Aujourd’hui l’expertise d’usage est l’expression la plus adaptée de mon centre d’intérêt spécifique, que je pourrais résumer en « la propension du son, de l’écrit et de la jurisprudence à modifier le réel ». Ce centre d’intérêt est donc, en plus d’être une source de repos et de satisfaction, devenu un levier d’expertise. Rappelons que si l’on prive une personne autiste de son centre d’intérêt, on la prive d’autonomie. L’autonomie signifierait ainsi pour moi l’accomplissement de plaisirs sensoriels dans la réalisation de mon centre d’intérêt spécifique.

Autisme et sensorialité

Pierre : Tu parles du « plaisir sensoriel » que donne un centre d’intérêt spécifique. C’est essentiel car nous nous référons à une définition de l’autisme où la sensibilité ou sensorialité joue un rôle fondamental10, expliquant un certain nombre de comportements jugés « autistiques » comme s’il s’agissait de comportements faisant partie d’un « syndrome » alors qu’ils aident à supporter les effets de l’hypo- ou de l’hyper- sensibilité.

Karen : En effet, la sensorialité est centrale pour les personnes autistes puisque vont en découler des manières d’être, des besoins au contact de l’autre et parfois des attitudes qui conduisent à s’isoler. C’est le plaisir sensoriel ou sensoriel et intellectuel éprouvé qui stimule les choix. Inversement, lorsque l’on est gêné par un son inaudible et irreprésentable par les autres, comme le frottement d’ailes de libellules sur l’eau, on peut être amené intuitivement à s’éloigner sans pouvoir en expliquer la raison. N’oublions pas en effet que les personnes autistes n’identifient pas toujours la source de gêne ou de plaisir. À titre personnel, il m’a fallu des années pour identifier mon profil sensoriel. Et c’est naturellement que l’on est amené à s’abstraire de toute réciprocité. Tout cela conduit à un rejet social du fait des attitudes qui en découlent car elles ne sont pas partageables. Imaginons la complexité des stratégies de défense que cela suppose par exemple pour un tout petit enfant. De ce point de vue, le retrait autistique semble inévitable, surtout lorsque l’entourage n’est pas facilitant.

Ainsi, l’hypothèse selon laquelle la sensorialité serait au centre de l’autisme est à prendre fortement en considération. En ce sens, les personnes concernées ont une expérience fondamentalement différente de la définition clinique de l’autisme11 à laquelle les plus engagées d’entre elles s’opposent.

L’expérience sensorielle de la cohérence

Pierre : Nous avons fait allusion dans notre introduction à la notion de cohérence sur laquelle je souhaiterais que nous échangions à présent, pour montrer son lien avec la sensibilité. En effet, les personnes autistes sont extrêmement sensibles au défaut de cohérence entre les discours et les actes, or les interactions sociales ordinaires en laissent transparaître un très grand nombre, ce qui rend le comportement des autres incompréhensible. J’ai été frappé par l’idée que le défaut de cohérence était ressenti comme une sensation physique de malaise, comme s’il existait un « sens moral12 » manifestant sa présence ou son défaut.

Karen : Nous sommes en effet en tant que personnes autistes sensibles à la cohérence entre les discours et les actes, les nôtres, mais aussi ceux des autres non-autistes vis-à-vis de nous. Nous désirons cette cohérence car nous y sommes contraints. Or cette cohérence entre ce qui est dit et ce qui est fait est souvent rompue ou absente dans l’exercice de la réciprocité. Cette cohérence est ressentie par les autistes de manière proprement sensorielle, même s’il n’est encore une fois pas toujours aisé pour la personne concernée de l’identifier au départ, puisqu’elle est une expérience intéroceptive13.

Les neurotypiques ne semblent pas ressentir le défaut de cohérence avec cette intensité physique qui s’accompagne à son extrême d’un grand sentiment de déréliction morale. Nous grandissons avec l’idée que tous les humains ont plus ou moins la même sensorialité, or il peut y avoir des différences fondamentales entre les personnes. Ces différences ont en effet une incidence sur ce que l’on pourrait nommer le sens moral. L’incohérence dans ses actes ou dans les actes de l’autre induit une forme d’intense détresse morale et physiologique chez la personne autiste. Cette détresse implique à son tour que soient mises en place des stratégies d’adaptation. Pour cette raison, les autistes ont un rapport très fort à l’éthique.

Il y a des conséquences sur la réciprocité telle qu’elle est vécue et perçue par les personnes non-autistes. De mon point de vue, le besoin de cohérence sensoriel « subsume » tout sens moral, du moins tel que le conçoivent les personnes neurotypiques. Il en va de notre survie psychique et psychique. C’est la raison pour laquelle par exemple de nombreux autistes se retrouvent malgré eux lanceurs d’alertes. De l’exigence morale qui est la leur, dépend leur bien-être de façon vitale. Peu importe le risque encouru.

Pierre : Peux-tu préciser la manière dont cela se manifeste ?

Karen : J’ai moi-même vécu une expérience de ce type très forte, étendue sur près de 24 mois, qui m’a obligée à rentrer dans un « tunnel autistique » afin d’assurer ma survie psychique au sein du développement neurologique qui est le mien. Dans ce tunnel autistique, plus rien d’extérieur ne compte, sauf l’objectif auquel il mène. On y adopte des attitudes répétitives apaisantes et qui produisent une cohérence sensorielle. Idéalement, ces attitudes qui sont perçues de l’extérieur comme obsessionnelles et pathologiques obéissent à des besoins moraux supérieurs. Ces attitudes sont de l’intérieur source de bien-être voire d’extase même si elles marquent un retrait autistique fort. J’ai alors produit des actions qui ont pu paraître immorales mais qui étaient d’un point de vue éthique justifiées non seulement pour moi-même mais aussi pour le plus grand nombre. C’est important, je pense, de souligner ici que les autistes produisent des actions ancrées dans le souci des autres autrement dit par empathie.

Pierre : Très intéressant, puisque de nombreuses théories ont présenté l’autisme comme lié à une absence d’empathie ou de compréhension d’autrui, par exemple les explications disant que les autistes n’ont pas de « théorie de l’esprit » (de capacité à penser ce que penserait autrui).

Karen : Cette empathie peut s’exercer dans une forme très spécifique de réciprocité puisque souvent celle-ci s’exprime dans une temporalité propre. Cette temporalité est trop tardive pour la personne neurotypique qui sera passée quant à elle tout simplement à autre chose et n’aura même pas eu conscience de ce qui a eu lieu. Dans la mesure où ces différences ont une incidence préjudiciable sur ce que les neurotypiques appellent « moralité », les personnes issues de la neurodiversité ne peuvent quant à elles que s’abstraire de la collectivité.

Pierre : C’est à la fois quelque chose que je peux comprendre moralement et l’objet d’une interrogation : il y a en effet tant d’injustices et de discriminations au travail, tant d’arrangements avec sa propre conscience pour pouvoir « réussir socialement », que je vois mal comment s’en affranchir (si j’écris « réussir socialement » entre guillemets, c’est évidemment par dérision au regard de ce que l’on entend généralement par là, puisque la majorité des humains l’assimilent à l’aisance matérielle et à la reconnaissance).

Karen : On ne s’affranchit pas en effet de ces compromissions sinon dans l’expression pure de son centre d’intérêt spécifique, autrement dit, nécessairement par obstruction de l’exercice de la réciprocité. Je pense aussi que les valeurs sont très différentes entre autistes et neurotypiques. Les injustices et les discriminations au travail que tu évoques sont à ce titre, me semble-t-il, secondaires puisqu’elles sont déjà la conséquence d’une incohérence à la fois plus globale et à la fois plus intime dans le système de valeur d’une personne autiste. Si on prend l’exemple du mensonge, une personne neurotypique peut mentir ou mentir par omission pour une cause qui lui semble juste, c’est inconcevable à la personne autiste sinon faisable au prix d’une souffrance physique et morale intense.

Pierre : Cette sensation peut exister pour un neurotypique, mais avec beaucoup moins d’intensité. L’injonction morale existe, mais il trouvera une autojustification pour ne pas s’y arrêter. Sans que ce soit toujours conscient, l’activité d’une personne neurotypique est ordinairement tendue vers le désir d’apparaître sous son meilleur jour, de ne pas perdre de la valeur qu’on lui reconnaît et qu’elle se reconnaît, de se conforter dans la sécurité matérielle ou sociale qui est la sienne (que ce soit au travail, dans sa vie amicale, dans sa famille, dans son couple, dans sa communauté, ou dans tous ces domaines à la fois).

Karen : Tout ceci est totalement fou aux yeux d’une personne autiste qui ne peut absolument pas se reconnaître dans un tel système de valeurs.

Pierre : Au moment où un individu neurotypique sent intuitivement qu’il risque de perdre son statut, sa reconnaissance, son confort, il est en général prêt (sans même le reconnaître clairement) à presque toutes les compromissions et hypocrisies pour sauver sa place, comme si se jouait là quelque chose de vital. Au travail, une part non négligeable de son activité consiste à déguiser ses travers afin d’être « bien perçu ».

Le but de cette reconnaissance est non seulement d’être bien vu par les autres, mais aussi de changer la vision que l’on a de soi-même par l’intermédiaire de ses réussites professionnelles, associatives ou amoureuses, autrement dit de se voir soi-même à travers le miroir des yeux d’autrui. Évidemment il existe des exceptions à ce noir tableau, mais sans doute beaucoup moins qu’il n’y paraît (et encore, je laisse de côté celles et ceux qui ont la conviction de leur propre valeur quelles que puissent être les preuves du contraire…).

Karen : Toutes ces considérations sont totalement étrangères aux personnes autistes plus encore quand celles-ci ont fait le choix d’assumer leur neurospécificité. Avant cela, certaines personnes autistes s’emploient, consciemment ou non, à ce que l’on appelle le masking14. Par imitation, la personne autiste adopte les finesses du langage du milieu dans laquelle elle évolue, mais aussi les attitudes et jusqu’aux mimiques attendues, au prix d’une souffrance psychologique terrifiante. Il me semble sur ce point que les personnes autistes qui assument leur neurospécificité sont moins vulnérables que les personnes neurotypiques car elles placent leurs besoins ailleurs que dans la reconnaissance.

Pierre : La difficulté ici est que chacun va déclarer (et peut-être croire sincèrement) que ses valeurs morales sont fondamentales et doivent guider ses actions, même si cela n’a pas lieu en réalité. On peut bien sûr commencer par avoir une vocation ou un engagement réel, mais peu à peu avec les obstacles rencontrés, le constat de sa propre impuissance à atteindre des résultats, ou seulement face à l’injustice subie, on en vient au dégoût de soi ou dans le meilleur des cas à se contenter de la valorisation sociale, du symbole que représente sa vie et non plus de ce qu’elle est réellement. Bien sûr, la réalité n’est jamais aussi sombre et beaucoup de personnes tentent de rester de leur mieux dans le sens de leurs engagements initiaux, mais ne les réalisent jamais que partiellement.

Karen : Peut-être lorsque l’engagement n’est pas le bon ou lorsqu’il n’est pas vital ? Certainement ceci tient aussi à la grille de lecture que l’on a du monde qui nous entoure. On comprend bien qu’un être humain qui souffre constamment du point de vue de sa cohérence sensorielle aura une lecture du monde et de son entourage teintée par cette expérience de souffrance. Lorsque l’on a connu la souffrance psychique intense, l’on peut aisément concevoir que le monde puisse être aussi sombre.

Pierre : Par exemple si je m’étais appliqué réellement l’exigence de cohérence, si j’avais attendu de me sentir légitime pour être enseignant-chercheur, je ne serais pas professeur de philosophie à ce jour, et je me demande même si j’aurais dépassé le stade de la licence. Il m’a fallu fermer les yeux sur ma propre exigence pour accepter d’être diplômé et nommé dans l’enseignement supérieur. Je ne pense pas avoir plus mal fait mon travail que d’autres, mais je souligne ce point car il me semble que l’on apprend à fermer les yeux sur sa propre incompétence. La reconnaissance des autres (dans le couple, dans la famille, parmi les collègues ou la société en général) permet de s’arranger avec sa conscience ou avec le sentiment d’imposture. Mais ce n’est qu’un leurre, je m’en méfie donc quasiment quotidiennement.

Karen : Pour nous qui avons tant de mal avec les relations humaines dit-on, quelle délivrance ! Quelle liberté de ne pas se soucier de ce que pensera un tel ou un tel ! J’ai pour ma part renoncé à toute reconnaissance de ce type en coupant nombre de relations. Je ne vis pas recluse mais j’ai conscience de mes limites personnelles et de mes limites dans la réciprocité.

Le « lieu de vie »

Pierre : À propos de ce fait de vivre ou non recluse, nos échanges nous ont amenés à réfléchir au lieu de vie, et à la manière d’habiter ce lieu qui nous est propre. Lorsque j’évoque un « chez moi », me vient l’idée de sécurité, d’un espace que j’habite comme le prolongement de mon propre corps : je n’ai pas besoin de me demander comment les pièces s’enchaînent, comment l’espace du foyer se déploie, je le sais, même la nuit, même les yeux fermés. Cette « incorporation » de l’espace du foyer pourrait être développée d’un point de vue phénoménologique. En travaillant avec toi et un groupe de jeunes femmes autistes, je me suis rendu compte que le « chez soi » pouvait également être symbolique et désigner un lieu psychique, un environnement de pensée dans lequel on se repère et qui soudain « remplit » une pièce, fait se sentir à l’aise.

Karen : En tant que personne autiste (du moins est-ce ma perception), je ne me sens jamais aussi bien chez moi que dans mes rituels. Si l’on associe le logement à ce qui est « sécure », ce sont mes rituels que j’habite. On donne ce sens au lieu sûr par exemple en EMDR15 ou en hypnose. Le lieu sûr (safe place) peut être multiple. Il peut être imaginaire. Il n’est pas forcément un lieu de vie.

Pierre : C’est important de montrer que l’on peut désolidariser le lieu sûr d’un lieu de vie géographiquement déterminé.

Karen : Les rituels conçus comme lieu de vie se confondent et l’on pourrait dire s’agrègent à un certain point avec le centre d’intérêt spécifique en tant que source de repos et de satisfaction. Cela n’ôte pas à la personne autiste le besoin d’être « dignement » logée mais selon des normes qui seraient compatibles avec ses centres d’intérêt et son profil sensoriel. D’ailleurs, j’ai vécu quelques années dans moins que 6 m². Ces années durant lesquelles ce besoin de vivre « contenue » dans un espace minuscule ont été déterminantes pour moi. Elles ont contribué à mon rétablissement. Aujourd’hui grâce à ce « recentrage », j’ai moins besoin de ritualiser et je suis moins anxieuse. J’avais besoin d’harmoniser ma vie avec mes besoins sensoriels en fonction de l’environnement, de mon niveau de fatigue et de mon anxiété tout en m’adaptant à la vie en société. Cette évolution a exigé un long et difficile travail. Les pairs, la pairaidance ont contribué à mon autodétermination individuelle. C’est donc dans et par l’autodétermination collective que j’ai pu m’autodéterminer.

Autodétermination et pairémulation

Pierre : J’aimerais que nous puissions conclure sur cette dernière remarque : l’autodétermination personnelle peut passer par l’autodétermination collective, notamment par la pairémulation. Je trouve cela tout à fait juste, et propre à faire réfléchir à la notion de pair. Le pair est celui dans lequel on se reconnaît. Mais précisément faut-il pour cela que l’autre soit un miroir de soi (p. ex. même sexe et même âge, même spécificité, même parcours de vie) ? Ou bien est-il possible d’être le pair d’une personne très différente de soi mais dont, par exemple, les questionnements rejoignent les siens ? Il me semble que c’est quelque chose de cet ordre que j’ai vécu avec Marcel Nuss dans le champ de la réflexion (mais cela n’excédait pas ce champ). Dans le premier cas, la réciprocité est pensée comme symétrique, dans le second elle est asymétrique. Je ne sais laquelle est préférable, elles ont chacune leur propre vertu.

Karen : Je ne suis pas certaine de pouvoir penser la réciprocité comme symétrique. En effet, face à un pair autiste qui serait mon « miroir » pour reprendre ton expression, je ne pourrais jamais être tout à fait certaine que celui-ci ait la même perception que moi de notre environnement en raison de la variabilité sensorielle d’une personne autiste à l’autre. Mais si j’adopte un point de vue militant ou associatif, le pair est celui qui rencontre les mêmes difficultés que moi à des degrés divers et qui porte un engagement similaire au mien, même s’il est dans une situation de handicap différente de la mienne (en revanche, je ne reconnaîtrais plus comme mon pair en situation de handicap celui avec lequel j’aurais un profond désaccord du point de vue de son engagement).

Dans ces deux circonstances, la réciprocité ne peut être qu’asymétrique. Cette asymétrie pourrait même être pour moi au terme de cet échange, une condition de la réciprocité.

Pierre : Et comment considères-tu l’autodétermination dans une asymétrie plus marquée encore, relativement aux « valides » (ou aux neurotypiques), notamment les professionnels du champ médico-social ? Comment se faire entendre, s’exprimer publiquement sans être représenté par autrui, mais pour reprendre tes termes, en « s’auto-représentant » ?

Karen : L’autoreprésentation et l’autodétermination ont une portée politique et sociale. L’autodétermination vise l’empowerment, elle vise à placer la personne concernée au cœur de l’accompagnement qui est le sien. C’est au regard de l’impact que ce changement aurait sur les pratiques professionnelles que l’on mesure l’importance de ce terme.

En effet, l’autoreprésentation implique de défendre ses choix soi-même ou par l’intermédiaire d’une personne que l’on aurait choisie. En ce sens, elle contribue à l’exercice de la réciprocité. Or il faut s’autoproclamer pour pouvoir s’autoreprésenter dans l’espoir de s’autodéterminer, car cette autodétermination ne sera possible et effective que si elle s’accompagne d’un renversement dans les pratiques professionnelles. C’est pourquoi l’on considère que les personnes concernées ne pourront s’autodéterminer qu’en étant impliquées dans les formations des professionnels, mais aussi dans les travaux de recherche et dans leur évaluation. Ce changement ne pourra donc se faire que dans une temporalité longue et n’a à ce jour qu’une valeur déclarative. Pour ma part, c’est en m’inscrivant dans le mouvement de la neurodiversité et donc du militantisme que j’ai pu « advenir » au monde en tant que personne autiste. Pour ces raisons, il ne faut pas avoir une vision ésotérique (trop éthérée et idéale) de la participation. Celle-ci doit être appréhendée sous l’angle de l’ingénierie participative à laquelle tout professionnel et tout chercheur doit, dans l’acceptation d’un exercice de réciprocité asymétrique, au même titre que les personnes dites concernées, se préparer.

Pierre : C’est ce que j’ai tenté de proposer par ce dialogue, en restant fidèle à mon désir de compréhension en profondeur de l’expérience vécue, tout en m’ouvrant, je l’espère, à l’originalité de ton mode de pensée.

1 L’autisme dit « de haut niveau » est une différence souvent invisible, en particulier chez les femmes. Il entraîne cependant d’importantes

2 L’expérience intérieure de l’autisme (savoir expérientiel) n’est pas le savoir d’usage qui désigne l’expérience des services juridiques, de soin ou

3 Aristote dans L’Éthique à Nicomaque oppose ces « amitiés » (ou relations non hostiles) qui visent l’utile ou l’agréable, où l’on se sert des autres

4 Comme il existe une fausse reconnaissance selon Axel Honneth, qui détourne la reconnaissance à des fins de contrôle (La Société du mépris, Paris

5 Le validisme désigne un point de vue de valide posé comme hégémonique et sans alternative (comme l’est le phallocratisme ou virilisme par exemple).

6 Communication, Expression, Lecture et Écriture pour les Personnes Autistes dites à bas niveau de fonctionnement – Recherche participative avec

7 Professeure en Disability Studies, Royal Holloway, Université de Londres.

8 Pierre Ancet et Marcel Nuss, Dialogue sur le handicap et l’altérité. Ressemblances dans la différence, Paris, Dunod, 2012. Marcel Nuss est un

9 Les centres d’intérêt spécifiques qui absorbent fortement l’attention pendant des heures sont source de repos et de satisfaction pour les personnes

10 Cette hypothèse rejoint des recherches menées en neurobiologie : Kamila Markram et Henry Markram « The Intense World Theory – a unifying theory of

11 La classification internationale des maladies dans sa 10e révision (CIM-10) définit l’autisme comme « un trouble du développement caractérisé par

12 Le sens moral est une notion classique en philosophie morale, notamment dans l’empirisme anglais. Il désigne une faculté permettant de ressentir

13 En physiologie, l’intéroception se réfère à l’information afférente des viscères (cœur et tractus gastro-intestinal) mais aussi des systèmes

14 Le masking est plus fréquent chez les femmes autistes que chez les hommes, ce qui a conduit à sous-estimer fortement leur nombre.

15 Eye moving desentization and reprocessing ou désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires en français.

Notes

1 L’autisme dit « de haut niveau » est une différence souvent invisible, en particulier chez les femmes. Il entraîne cependant d’importantes différences de vécu sur lesquelles nous souhaitons insister. Dans ce texte, Karen Buttin s’exprime en son nom propre et au titre de son expertise d’usage et expérientielle qui donne à son propos une portée plus générale.

2 L’expérience intérieure de l’autisme (savoir expérientiel) n’est pas le savoir d’usage qui désigne l’expérience des services juridiques, de soin ou d’accompagnement.

3 Aristote dans L’Éthique à Nicomaque oppose ces « amitiés » (ou relations non hostiles) qui visent l’utile ou l’agréable, où l’on se sert des autres pour obtenir un avantage, aux amitiés plus solides et plus durables, où l’on apprécie les autres pour ce qu’ils sont, parce que l’on partage les mêmes intérêts, la même probité, le même sens de la vertu.

4 Comme il existe une fausse reconnaissance selon Axel Honneth, qui détourne la reconnaissance à des fins de contrôle (La Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006, p. 245-247), il existe un faux care, des formes aliénantes ou perverses dans la volonté de prendre soin ou d’accompagner. L’acte de soin peut être utilisé, souvent inconsciemment, comme un moyen de domination et de redressement d’autrui.

5 Le validisme désigne un point de vue de valide posé comme hégémonique et sans alternative (comme l’est le phallocratisme ou virilisme par exemple).

6 Communication, Expression, Lecture et Écriture pour les Personnes Autistes dites à bas niveau de fonctionnement – Recherche participative avec création d’un outil de sciences citoyennes financée par l’INSERM.

7 Professeure en Disability Studies, Royal Holloway, Université de Londres.

8 Pierre Ancet et Marcel Nuss, Dialogue sur le handicap et l’altérité. Ressemblances dans la différence, Paris, Dunod, 2012. Marcel Nuss est un écrivain, poète, essayiste, consultant conférencier et activiste politique. Il est depuis l’âge de 20 ans entièrement paralysé, trachéotomisé et placé sous respirateur artificiel en raison d’une maladie génétique évolutive, l’amyotrophie spinale infantile. L’immobilité de son corps contraste fortement avec son dynamisme psychique et émotionnel.

9 Les centres d’intérêt spécifiques qui absorbent fortement l’attention pendant des heures sont source de repos et de satisfaction pour les personnes autistes. Considérés en psychiatrie comme « restreints et répétitifs », ils peuvent prendre diverses formes et intensités et varier ou non, à l’initiative de la personne.

10 Cette hypothèse rejoint des recherches menées en neurobiologie : Kamila Markram et Henry Markram « The Intense World Theory – a unifying theory of the neurobiology of autism », Frontiers in Human Neurosciences, 2010 [En ligne] DOI :10.3389/fnhum.2010.00224.

11 La classification internationale des maladies dans sa 10e révision (CIM-10) définit l’autisme comme « un trouble du développement caractérisé par des perturbations dans les domaines des interactions sociales réciproques, de la communication et par des comportements, intérêts et activités au caractère restreint, répétitif ». Notons que l’impossibilité de la réciprocité des interactions fait partie de cette définition clinique de l’autisme, ce qui est essentiel pour notre propos.

12 Le sens moral est une notion classique en philosophie morale, notamment dans l’empirisme anglais. Il désigne une faculté permettant de ressentir par empathie l’injustice ou la souffrance infligée à autrui.

13 En physiologie, l’intéroception se réfère à l’information afférente des viscères (cœur et tractus gastro-intestinal) mais aussi des systèmes respiratoires et génito-urinaire, qui affecte la cognition ou le comportement d’un organisme avec ou sans prise de conscience.

14 Le masking est plus fréquent chez les femmes autistes que chez les hommes, ce qui a conduit à sous-estimer fortement leur nombre.

15 Eye moving desentization and reprocessing ou désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires en français.

Citer cet article

Référence électronique

Pierre ANCET et Karen BUTTIN, « Handicap et réciprocité », Sociopoétiques [En ligne], 6 | 2021, mis en ligne le 21 octobre 2021, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1411

Auteurs

Pierre ANCET

LIR3S-UMR-CNRS, Université de Bourgogne

Karen BUTTIN

CNCPH et EHESS

Droits d'auteur

Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)