L’apolitisme d’Ella Maillart dans Parmi la jeunesse russe et Des monts Célestes aux sables rouges

Une affirmation à nuancer

The Apolitism of Ella Maillart in Parmi la jeunesse russe and Des monts Célestes aux sables rouges : A Statement to be Refined

DOI : 10.52497/viatica2288

Résumés

Résumé : Que peut révéler le récit de voyage de la politique de l’URSS ? Cet article cherche à nuancer l’apolitisme supposé des témoignages de la voyageuse et écrivaine Ella Maillart dans deux récits du début des années 1930 : Parmi la jeunesse russe et Des monts Célestes aux sables rouges. La relecture de ces deux textes permet au lecteur de revoir l’histoire de l’époque stalinienne, époque qui permettait peu de témoignages. En même temps, les presque cent ans qui nous séparent de la publication de ces livres nous permettent également de revoir la réception d’Ella Maillart d’un point de vue littéraire et historique.

Abstract: What can travel writing tell us about the politics of the USSR? This article looks to consider the nuances of the testimony of traveller and writer Ella Maillart in two travelogues from the early 1930s : Parmi la jeunesse russe (1930) and Des monts Célestes aux sables rouges (1932). A rereading of these two texts allows the reader to take another look at the history of the Stalinist era, a time that allowed for few to bear witness. At the same time, the nearly one hundred years that separate us from the publication date of these two books allows us to reconsider the reception of Ella Maillart’s writing both from a literary and historical perspective.

Index

Mots-clés

Maillart (Ella), récit de voyage, époque stalinienne, témoignage, apolitisme

Keywords

Maillart (Ella), travel writing, Stalinist era, testimony, apolitism

Texte

Les récits de voyage d’Ella Maillart portent le lecteur de la mer à la montagne, de la Russie à la Chine, de la Suisse à l’Afghanistan. Cet article se concentrera sur les deux premiers récits de voyage publiés par Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe (1930 pour le voyage, 1932 pour la publication) et Des monts Célestes aux sables rouges (1932 pour le voyage, 1934 pour la publication). Ces deux textes présentent un regard unique sur l’Union soviétique au début des années 1930, un regard sur Moscou, certes, mais surtout sur la périphérie, les frontières lointaines, et les limites de l’empire. En nous repenchant sur ces textes, quatre-vingt-dix ans après leur publication, qu’apprenons-nous de la Russie et de l’URSS aux débuts du stalinisme ? Que lisons-nous dans ces deux récits de voyage sur la politique de l’époque ? Enfin, la réception de ces textes par le public et la critique, dans les années 1930 comme aujourd’hui, a-t-elle influencé les lecteurs ainsi que la carrière de l’écrivain ? Cet article vise à affiner la lecture des premiers récits de voyage d’Ella Maillart afin de faire comprendre sous un autre angle les voyages de l’autrice en URSS. Nous montrerons plus précisément que l’approche de Maillart à l’époque, politisée par certains critiques, négligée par d’autres, offre un témoignage sur une période qui n’avait pas assez de témoins de l’étranger. Ces observations nous permettront de réinterpréter les livres d’Ella Maillart presque un siècle plus tard afin de présenter une perspective différente sur ses récits, souvent relégués dans les marges de la littérature.

Ella Maillart, grande dame de la littérature de voyage en Suisse, est née à Genève en 1903 et décédée à Chandolin (Valais) en 1997. Bien connus par les amateurs de voyage aujourd’hui, son histoire et ses exploits furent popularisés dans les journaux locaux et internationaux pendant les années 1930 et 1940. Skieuse et navigatrice de renom, journaliste, écrivaine, photographe et aventurière, Ella Maillart a parcouru l’Europe et l’Asie à une époque où les gens (et surtout les femmes) ne voyageaient pas facilement dans les pays lointains. Son premier grand voyage en Russie, raconté dans Parmi la jeunesse russe, représente non seulement son entrée dans le monde de l’écriture, mais aussi le début d’une carrière où elle se définit non par ses prises de position politiques, mais par son apolitisme. Jeune étrangère visitant Moscou en 1930, elle souligne qu’elle ne s’intéresse point à l’ordre du jour :

Je veux particulièrement connaître les aspirations nouvelles des jeunes, ceux de vingt ans, ceux qui ne connurent pas l’ancien monde, ceux pour qui le nouvel État semble être bâti. Vivre avec eux, toucher des êtres vivants et me moquer des statistiques, voilà ce que je veux avant tout. (Au cours de six mois de séjour, je ne rechercherai pas les discussions d’ordre général et je n’engagerai jamais d’interprète : ce qui suit n’est qu’une suite d’impressions1.)

Ce désir de fréquenter la jeunesse, de ne pas participer à des discussions politiques, de se débrouiller avec les rudiments de la langue russe qu’elle possède, caractérise l’approche de Maillart dès le début de sa carrière. Cette démarche apolitique, un tant soit peu naïve, est surtout intéressante quand l’on considère la réception de ses récits de voyage en URSS.

Michel Tatu, dans sa préface à Parmi la jeunesse russe, note combien cette première œuvre permet aux lecteurs de découvrir un pays jusqu’alors quasiment inconnu :

Mais le présent récit a un autre avantage : celui d’allier la fraîcheur du reportage « sur le vif » à la nouveauté très particulière du sujet. Que savait-on en effet de la Russie de 1930 ? Pratiquement rien. Ce n’est que quelques années plus tard, avec l’organisation du stalinisme, que les voyages redevinrent possibles2.

Effectivement, on lit dans les pages de Maillart l’enthousiasme de la jeunesse, et le désir de faire partie d’une équipe, deux qualités qui aident la voyageuse à s’intégrer parmi les jeunes sportifs soviétiques. Elle fait partie d’une équipe d’aviron (« Alors, il paraît que vous savez ramer ? dit-il. Allez vite vous changer, qu’on voie ça3 »), s’entraîne avec ses camarades, mange avec eux à la cantine. Pendant ces moments d’échange, elle répond aux questions qu’on lui pose sur la condition ouvrière dans la société suisse :

Puis on me demande si l’ouvrier est heureux dans mon pays, question posée à tout propos. Pour y répondre, mes compétences ne sont pas très grandes ; je dis ceci : l’ouvrier qui travaille est loin d’être malheureux ; il n’est pas rationné dans ses achats, il est libre de changer de patron et de travail, il peut manger de la viande tous les jours. Mais pour les chômeurs innombrables, la vie est tragique… D’autre part, il n’est pas courant chez nous de voir des ouvriers en si grand nombre faire de l’aviron et suivre des cours universitaires le soir4.

Ses observations mettent l’accent sur l’incapacité de la société allemande5 à faire face à l’injustice économique et sociale qui caractérise les années qui suivent la Première Guerre mondiale. En même temps, tout en notant les sacrifices faits par les ouvriers de Moscou, Maillart démontre que les ouvriers profitent des idées fondamentales et égalitaires du communisme : tout le monde a la possibilité de continuer sa formation universitaire ou de faire du sport. Sa réaction, qui ne nie pas la politique mais offre une interprétation plutôt neutre, annonce ce qui caractérisera sa prose et ses récits pour le reste de sa longue carrière.

Comme l’indique Tatu dans sa préface, Maillart montre surtout un enthousiasme toujours sincère pour la jeunesse russe. Elle s’étonne de l’énergie que la jeunesse partage avec elle : « La jeunesse russe a senti qu’elle faisait partie d’un tout en formation, que la vie était du côté où l’on aidait à cette formation : la jeunesse vit ; elle aide de toutes ses forces6… » Elle apprécie sa découverte d’une société en pleine transformation. Lorsqu’il s’agit de partir de Moscou, Maillart n’hésite pas à renoncer à Intourist7 pour la version locale du service de voyage, Sovtourist, moins chère et plus authentique à ses yeux8.

Le voyage avec Sovtourist permet à Maillart de continuer son aventure avec les sportifs : ne trouvant pas de canoë avec lequel ramer sur la Volga, elle accepte sans hésitation de partir pour la haute montagne dans la région du Caucase. La suite de son récit raconte la traversée des cols et vallées de la Haute Svanéthie (sic) en Géorgie avec un petit groupe de jeunes alpinistes. Maillart observe des villages et des familles qui ne semblent pas encore touchés par la politique stalinienne, comme hors du temps :

Devant chaque maison, l’aire à battre le blé semble offrir au ciel sa terre unie. Sur cette arène jonchée d’épis, le bœuf tourne en rond sans relâche ; il traîne en guise de batteuse une lourde planche dont la surface inférieure est incrustée de petites pierres saillantes. Une femme se tient debout sur la planche, ayant à côté d’elle le berceau contenant son dernier-né9.

Que devons-nous comprendre de ces observations ? Maillart a-t-elle pu passer à côté des exactions du stalinisme ? Ou est-elle passée avant que cette population soit éliminée ? Comme Michel Tatu l’explique,

le 27 décembre 1929, Staline annonce dans un discours une relance du mouvement de constitution des coopératives agricoles et surtout la nouvelle politique de « liquidation des koulaks en tant que classe ». Ce qu’étaient ces « koulaks » (des fermiers supposés riches mais en fait des millions de familles, le cœur de la paysannerie russe) et ce que fut leur « liquidation », on ne l’entrevit que plus tard, par des témoignages indirects, et il fallut attendre près de soixante ans – dont plus de trente après la mort de Staline ! – pour que le public soviétique puisse s’en faire une idée précise10.

Maillart, donc, dans la mesure où elle voyage quelques mois à peine après le début du mouvement contre la classe paysanne, séjourne sans doute trop tôt en URSS pour voir les effets de cette politique. Elle voit, par contre, un milieu qui semble ne pas avoir changé depuis des siècles, un milieu dont elle croit qu’il pourrait bénéficier de la modernisation qui accompagnera les changements de la nouvelle république communiste.

Cette dichotomie entre nostalgie et modernisation devient encore plus prononcée dans Des monts Célestes aux sables rouges, le récit qui raconte le voyage de Maillart à travers les nouvelles républiques de l’URSS. Dans son essai intitulé Travel Narratives and the Ends of Modernity, Stacy Burton explique que la nostalgie fait partie de la culture de la modernité :

Yet as Maillart and Morris demonstrate – and Curtis and Pajaczkowska make explicit – nostalgia occurs in, and must be understood in, the cultural and political contexts of modernity… Nostalgia is a means of grappling with modernity’s consequences, a subjective response to the spectacle of change, a prerogative of cultures that consider themselves advanced, a practice intrinsic to modern life: to « have » nostalgia is to « be » modern11.

Le lien entre nostalgie et modernité fournit une idée-clé pour la lecture de Maillart, qui associe les deux notions afin de faire avancer sa narration. La lecture de Des monts Célestes aux sables rouges nous pousse à réévaluer les témoignages d’Ella Maillart tout en comparant sa perspective nostalgique à ses idées modernes. Dans son analyse, Burton souligne de manière pertinente que le récit de voyage du xxe siècle demande à être interprété au prisme des notions de modernité et de nostalgie :

In the twentieth century, however, even narratives framed as quests for a pastoral freedom from urban malaise acknowledge that modernity cannot be evaded and that its pervasive effects require interpretation. Nostalgia often signals the scale of spectacular change that travellers can neither negate nor manage12.

Si la nostalgie peut en effet être le signal d’un changement inévitable, la lecture de Des monts Célestes aux sables rouges invite à émettre l’hypothèse d’un présent témoignant de la fin d’une époque et de l’entrée en scène d’une autre.

Le livre raconte le voyage entrepris par Ella Maillart deux ans après son retour de Russie en 1930. Cette fois, elle repart pour la capitale russe, son nouveau livre et six mille francs en main13. Après un bref séjour à Moscou, elle accompagne une expédition scientifique qui ira jusqu’aux monts Célestes (Tian Shan) à la frontière chinoise du Kirghizstan. Par la suite, elle se joindra à une caravane pour la traversée du désert Kizil-Koum peu avant la fin de l’année 1932. Elle part surtout à la recherche d’une vie nomade où elle croit trouver la clé d’une vie simple et riche. Comme elle l’explique dès le début de son récit, elle s’intéresse à la dichotomie créée entre le nouveau régime et la vie traditionnelle :

Là-bas, sur le versant occidental des hautes montagnes, le régime des Soviets plonge brusquement les nomades dans le xxe siècle, leur apportant collectivisation, socialisme, sédentarisation, écoles, hôpitaux, journaux, radio, tracteurs, cinéma14.

Si Stacy Burton met clairement en opposition une nostalgie profonde et une modernité inévitable, on peut aussi souligner le contraste entre la colonisation soviétique de l’époque et le désir ressenti par Maillart de connaître les cultures nomades déplacées pour toujours par cette démarche. Cette tension entre nostalgie et modernisation, entre colonisé et colonisateur, caractérise le récit de Maillart et nous aide à replacer son voyage dans son contexte global et historique. Si nous revenons pourtant aux observations de Maillart au sujet de l’URSS à l’époque, nous pouvons lire son témoignage sous un autre angle. Que pouvons-nous apprendre de l’application de la nouvelle politique stalinienne dans les républiques lointaines ? Que pouvons-nous dire des observations de Maillart sur le développement de l’État russe aux confins de l’empire ? Ce sont les questions auxquelles la suite de cette analyse essayera de répondre.

Répétons-le : les observations de Maillart pendant ce voyage se caractérisent par leur apolitisme. Le lecteur ne sait pas si ce choix est lié à sa décision de ne pas s’intéresser à l’ordre du jour, comme elle le dit dans Parmi la jeunesse russe, ou plus simplement au fait qu’elle ne sait pas catégoriser ce qui se déroule sous ses yeux. Vu le manque de témoignages sur le stalinisme à l’époque, les deux options restent possibles. Considérons ses remarques dès son arrivée à Moscou :

Allons voir ce que sont devenus les jeunes, mes camarades de sport…
– L’équipe des Tchanguis s’entraîne-t-elle toujours ?
- Ah non. Plusieurs d’entre eux font une cure d’air en Sibérie. Mais ils seront bientôt de retour, dans une année.
Cela signifie qu’ils sont déportés15.

La cure d’air en Sibérie ne laisse pas de place au doute : Maillart sait que ses amis ont été déportés, mais elle n’offre aucun commentaire personnel et laisse le lecteur interpréter ces faits. La suite du récit de voyage montrera les faits qui se déroulent sous ses yeux, les événements en train de former l’URSS.

Plusieurs moments indiquent une position politique de la part de Maillart, mais cette prise de position reste non assumée. D’abord, Maillart rencontre un déporté trotskiste dès son arrivée à Frounzé (aujourd’hui Bichkek, capitale du Kirghizstan). Elle ne veut pas toutefois en parler à ses camarades, afin qu’ils ne se méprennent pas :

Puis je veux à tout prix rendre visite à un déporté trotskiste dont j’ai appris l’adresse par cœur. Mais je ne veux pas que mes camarades le sachent ; cela pourrait leur déplaire, ils ne savent pas que je suis sans opinion politique, et poussée seulement par ma curiosité16.

Mais cette curiosité indique au moins un intérêt pour le point de vue opposé, une alliance morale avec le déporté. Les autres réfugiés politiques saluent Maillart chaleureusement. Sa présence signale son appartenance au groupe, et ses actions supposent une prise de position politique. Elle ne salue pas simplement le dissident, mais lui pose une série de questions. Elle consigne ses réponses dans son récit :

Patients ? Oui, nous le sommes sans effort ; mais impossible de savoir où sont les nôtres, s’ils sont déportés, s’ils peuvent s’organiser …. Où va notre pays ? Pour peu que Staline continue ainsi, tout est perdu. Il ne pourra plus jamais « ravoir » les paysans. Alors, où irons-nous17 ?

Les trotskistes, anti-Tsar au départ, s’opposent maintenant à Staline, qui à leurs yeux s’est mis dans une position impossible. Maillart soutient cette position de Vassili Ivanovitch, son ami déporté.

De la sorte, les témoignages de Maillart font avancer son récit à mesure qu’elle s’éloigne de Moscou. Sa critique du régime se développe progressivement, et prend une nouvelle ampleur à chaque rencontre qu’elle fait, comme lors de cette conversation avec Patma, une jeune paysanne kirghize. Maillart lui demande ce qu’elle pense du régime :

Alors je pose la question que j’ai sur la langue depuis longtemps :
– Soviets, iakchi (bons) ?
– Iamâne …. Oh, iamâne. At, koï, djok ! Francia, koï bar ? (Mauvais, oh mauvais. Chevaux, moutons, point. France, il y a des moutons18 ?)

Les propos de Patma montrent la frustration des nomades qui ont dû renoncer à leurs troupeaux au nom de la réforme agraire mise en place par Staline. Comme Patma, d’autres personnes de la région font part de leur mécontentement à Maillart, peignant l’image d’une politique mégalomane qui sous-estime les réalités de ces républiques asiatiques :

– Je reviens du Tadjikistan. Infernal …, le coton …, la malaria. On fait des choses folles, là-bas, tellement grandioses que c’en est idiot. Vous êtes étrangère ?
– Oui, mais dites-moi, vous ne pouviez pas acheter de quinine là-bas ?
– Le peu qu’il y a est utilisé par les filles avec de l’iode aux fins d’avortement …. Et pour ces grands travaux, on ne paie pas les ouvriers, comme ça ils sont obligés de rester. À quoi bon faire crever tant de monde à construire une centrale électrique au milieu de montagnes inhabitées ? Pour étonner les Indes19 ?

Le coton, une centrale électrique : les projets de Staline demandent la collaboration d’un peuple qui n’adhère nullement à son projet. Au Kirghizstan, par exemple, la politique de Staline a éliminé les modes de culture et de vie traditionnels sans avoir prévu les conséquences de cette acculturation :

– Ah ! vous venez de là-bas ! Chez vous, en Frankistan, le riz pousse-t-il ? Savez-vous ce qu’ils ont fait ici ? Ils ont donné l’ordre de planter le coton partout. Alors la charrue a passé, détruisant nos petites rigoles de rizières, établies et entretenues depuis longtemps avec tellement de soin. Après, quand ils ont vu que le blé ne venait pas facilement, ils ont dit : « Replantez un tiers de riz. » Mais maintenant on ne peut plus, toutes les rigoles sont mortes20 ….

Si Maillart se refuse à aborder politiquement ces questions, ces rencontres semblent la confirmer dans son opposition au projet soviétique dans les républiques asiatiques.

Deux derniers exemples illustrent les prises de position politiques de Maillart. Ces prises de position, que lui permet son statut d’étrangère, sont précaires mais n’en traduisent pas moins son opposition à Staline. Elle réserve ainsi tout un chapitre à une discussion du procès des bassmatchis21, qui représentent la résistance au dictateur :

Le jour, chacun d’eux s’occupait de son métier : orfèvre, journalier, balayeur, cafetier. Le soir, ils se réunissaient, discutaient les lois nouvelles, critiquaient le gouvernement, créaient des mécontents, organisaient des razzias contre les fermes soumises au bolchevisme, développaient la campagne de sabotage22.

Comme l’explique Maillart par la suite, les dix-neuf hommes impliqués dans le procès sont déclarés coupables et condamnés à mort23. Elle observe, prend des notes sans comprendre les détails de la décision, et fait même des photos du procès. Elle constate la mort prochaine des dix-neuf accusés. Néanmoins, rien ne figurera dans les journaux, comme si le procès n’avait jamais eu lieu24. Sans le témoignage de Maillart, l’oppression de l’opposition n’existerait même pas.

Un dernier exemple offre un rare témoignage sur la famine dévastatrice que la politique de Staline a provoquée au moment où Maillart entreprenait son voyage. Comme Nicolas Werth l’explique,

[t]he Kazakh famine was the direct but unplanned result of the total destruction of the nomadic and semi-nomadic Kazakh economy; it was aggravated by the strong anti-Kazakh prejudices of local officials and by the traditional conflict between Slavic peasant colonists and Kazakh herders25.

Maillart découvre la première preuve des effets de cette famine lorsqu’elle arrive à Boukhara dans l’Ouzbékistan, où elle passe son temps à la recherche de nourriture :

Le ravitaillement est devenu si difficile que la chasse au pain est l’événement principal de la journée26.

C’est ici, sur la célèbre route de la soie, qu’elle observe les effets de la famine autour d’elle :

Tous, partout, ne sont que des cadavres encore vivants qui luttent plus ou moins fortement …. Moi aussi, immobile, à regarder. Tout dépend du plus ou moins27.

Cette prise de conscience se manifeste aussi lorsqu’elle embarque dans un train qui transporte des Kazakhs en direction d’Amou-Daria, où ils participent aux travaux forcés :

Dans tous les wagons de marchandises campent des familles kazaks [sic] en guenilles. Elles tuent le temps en cherchant mutuellement leurs poux28.

Lorsque la voyageuse pose des questions à un employé de la gare, elle cherche un contexte pour comprendre ce qui se déroule sous ses yeux. Elle demande si l’indigène s’est décidé de sa propre volonté à planter du coton :

On l’y a incité par l’offre de toutes sortes d’avantages, mais souvent, il y est quasiment obligé s’il veut pouvoir acheter quoi que ce soit aux coopératives qui détiennent le blé et les produits manufacturés. Souvent, même, on lui indique quelle proportion de sa terre il pourra planter à sa guise en orge, riz, maïs ou arbres fruitiers29.

Simples rouages de l’engrenage soviétique, les Kazakhs ont sacrifié leur vie traditionnelle à la vision moderne de coopératives peu adaptées à leur réalité. Ella Maillart n’est pas nostalgique, mais elle dénonce l’absurdité de la nouvelle réalité soviétique. Face au désert, le train s’arrête, révélant le caractère irréalisable des projets de Moscou :

Le train s’arrête au milieu d’une région desséchée. Empilés au bord du rail, il y a des chameaux, du coton qu’on décharge et pèse, des tas de grains de blé à l’air libre.
Des wagons kazaks [sic] sort un sourd martèlement qui se répète jusqu’au bout du train. Intriguée, je découvre que les femmes pilonnent des graines dans un mortier et font de la farine.
Les enfants demandent à être posés sur le sol ; ils ont un quart de chemise sur leurs épaules et des croûtes sur la tête. Une femme remet son turban-fichu blanc, seule pièce de son habillement qui ne soit pas en lambeaux, et je vois ses cheveux poisseux et ses pendants d’oreilles en argent. Son petit, qui s’accroche à sa robe, est porté par de maigres jambes où les os du genou saillent ; son petit derrière est vidé de sa chair, baudruche fripée aux plis nombreux.
D’où viennent-ils, où vont-ils30 ?

Cette citation relie deux réalités contradictoires, le coton et le blé déchargés d’une part, les chameaux dans le désert immense d’autre part. Le travail des femmes kazakhes qui pilonnent des graines donne l’impression d’une tradition qui fait face au monde moderne, un monde qui fait naître la famine et la pauvreté, incarnées dans les corps amaigris des enfants qui souffrent des effets de la malnutrition. La fin de la description indique pourtant que Maillart ne sait pas identifier ce qu’elle voit : une crise humanitaire en train de se développer.

Ce même passage est cité par Isabelle Ohayon dans son article intitulé « La famine kazakhe : à l’origine de la sédentarisation » (2012), en tant qu’exemple de témoignage extérieur :

Au titre des très rares « spectateurs » extérieurs (bystanders), on notera le témoignage de la reporter suisse Ella Maillart, en voyage en Asie centrale soviétique et en Chine au début des années 1930, curieux de par sa naïveté ou du moins sa méconnaissance totale des politiques à l’œuvre, et qui relate lui aussi la misère des réfugiés kazakhs sous le coup des mesures de rapatriement initiées à l’automne 193231.

Cela dit, même de nos jours, cette tragédie kazakhe reste méconnue, et il ne serait pas pertinent de reprocher à Ella Maillart son manque de lucidité devant un événement dont la signification ne pouvait pas lui apparaître clairement. De la sorte, il est d’une autre façon logique que son témoignage soit resté plus ou moins lettre morte :

En l’absence de politique mémorielle active digne de ce nom au Kazakhstan et faute de témoignages médiatisés, il est difficile de parler des témoins de la famine kazakhe comme d’une catégorie opératoire pour l’histoire32.

Des monts Célestes aux sables rouges représente néanmoins un des seuls textes qui décrive les effets de la famine. Un dernier commentaire de la part de Maillart souligne la gravité de la situation :

Et là-bas, en contrebas, tous les Kazaks [sic] du train s’installent par petits groupes, centaine de campements sombres. Que vont-ils devenir ? Vont-ils mourir de faim33 ?

Si Maillart ne « dénonce » pas la tragédie, son récit ne constitue pas moins une preuve contemporaine de celle-ci.

Ainsi, la nature même des récits d’Ella Maillart rend pertinente la question de leur réception. Dans les années 1930 puis de nos jours, la discrétion de ses prises de position politiques rend ces deux récits difficiles à catégoriser, ce qui est évident dès leur première réception. On peut identifier deux réactions principales : soit Maillart est lue comme une communiste pure et dure, soit elle n’est pas prise au sérieux, puisqu’elle n’est qu’une femme qui voyage. Dans « Les mille et un moyens de la propagande soviétique », article publié dans la Gazette de Lausanne, Jean Nicollier décrit Parmi la jeunesse russe comme « l’un des échantillons les plus typiques de la littérature rouge de diffusion34 ». En revanche, L’Œuvre (Paris) publie une interview de Simone Téry, qui parle d’une Ella Maillart rayonnante, et qui souligne le fait qu’elle voyage volontairement seule35. Ces deux facettes, Ella Maillart en tant que communiste convaincue, Ella Maillart femme qui fascine la haute société parisienne et genevoise par ses voyages exceptionnels, se distinguent comme les deux axes les plus typiques de la réception de ses textes. Soixante ans plus tard, on peut certes affirmer que la réception de Maillart a changé, et que l’intérêt pour ses récits de voyage en général participe d’un intérêt renouvelé pour le genre et l’époque36. Pourtant, les études récentes que nous avons mentionnées n’offrent aucune réévaluation des mensonges sur l’URSS, alors même que ces premiers récits de voyage représentent beaucoup plus que deux textes de jeunesse. En effet, les récits de voyage et de découverte de Maillart en Russie et en URSS dépassent les limites du genre, et permettent au lecteur de revoir l’histoire de l’époque stalinienne, époque qui ne permettait que peu de témoignages. En même temps, les presque cent ans qui nous séparent de la publication de ces livres nous permettent également de revoir la réception d’Ella Maillart d’un point de vue littéraire et historique. Trois raisons peuvent expliquer que l’œuvre d’Ella Maillart ait longtemps été considérée comme mineure : le fait qu’elle se soit spécialisée dans le récit de voyage, sa nationalité et le fait qu’elle ait voyagé à une époque où les femmes partaient rarement seules. Genre, nationalité et sexe : ces trois éléments ont contribué à la marginalisation de l’œuvre. La présente analyse a cependant mis en évidence un quatrième facteur qui a influencé la réception de ses livres : son manque de clarté dans ses prises de position politiques (lequel manque de clarté pourrait d’ailleurs être mis en lien avec la fameuse « neutralité suisse », qui, si elle a été érigée en mythe, n’est pas pour autant une pure légende). Son attitude envers le communisme, jamais articulée clairement dans ses livres, a-t-elle contribué à la marginalisation de l’écrivaine et de son œuvre ? Le fait qu’elle ait débuté en littérature par un voyage en URSS où elle ne prend pas nettement position par rapport au stalinisme a sans doute eu un effet significatif sur sa carrière. Ce qui confirme que la posture politique adoptée par ou prêtée à un auteur de récits de voyage constitue une lunette déformante qui biaise la lecture de ses textes.

1 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, Lausanne, Éditions 24 heures, 1989, p. 19.

2 Ibid., p. 7.

3 Ibid., p. 58.

4 Ibid., p. 64.

5 Maillart passe six mois en Allemagne avant son départ pour la Russie en 1930.

6 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, op. cit., p. 81.

7 Intourist est une agence de voyages officielle pour les touristes étrangers.

8 Rachel Mazuy, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 108.

9 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, op. cit., p. 143.

10 Ibid., p. 8.

11 Stacy Burton, Travel Narrative and the Ends of Modernity, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 87. Nous traduisons : « Pourtant, comme

12 Ibid., p. 88. Nous traduisons : « Au xxe siècle, cependant, même les récits présentés comme des quêtes d’un affranchissement pastoral du malaise

13 Voir Sara Steinert Borella, The Travel Narratives of Ella Maillart: Engendering the Quest, New York, Peter Lang, 2006, p. 45.

14 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, Paris, Payot, 1986, p. 14.

15 Ibid., p. 18.

16 Ibid., p. 42.

17 Ibid., p. 44.

18 Ibid., p. 97.

19 Ibid., p. 166.

20 Ibid., p. 176.

21 Littéralement des voleurs ou bandits. Dans ce contexte, bassmatchi désigne toute personne qui s’oppose au régime soviétique.

22 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, op. cit., p. 248.

23 Ibid., p. 255.

24 Ibid., p. 256.

25 Nicolas Werth, « Food Shortages, Hunger, and Famines in the USSR, 1928-33 », East/West: Journal of Ukrainian Studies, vol. 3, n2, 2016, p. 38.

26 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, op. cit., p. 259.

27 Ibid., p. 264.

28 Ibid., p. 270.

29 Ibid., p. 271.

30 Ibid., p. 272.

31 Isabelle Ohayon, « La famine kazakhe : à l’origine de la sédentarisation », Violence de masse et résistance – Réseau de recherche, SciencesPo [En

32 Ibid.

33 Ella Maillart, Des monts célestes aux sables rouges, op. cit., p. 273.

34 Jean Nicollier, « Les mille et un moyens de la propagande soviétique », Gazette de Lausanne, 15 juillet 1932.

35 Simone Téry, « Une fille de Vikings », L’Œuvre, 30 mai 1934.

36 Voir par exemple Stacy Burton, Travel Narrative and the Ends of Modernity, op. cit. ; Charles Forsdick, Oasis interdites d’Ella Maillart, Genève

Notes

1 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, Lausanne, Éditions 24 heures, 1989, p. 19.

2 Ibid., p. 7.

3 Ibid., p. 58.

4 Ibid., p. 64.

5 Maillart passe six mois en Allemagne avant son départ pour la Russie en 1930.

6 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, op. cit., p. 81.

7 Intourist est une agence de voyages officielle pour les touristes étrangers.

8 Rachel Mazuy, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 108.

9 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe, op. cit., p. 143.

10 Ibid., p. 8.

11 Stacy Burton, Travel Narrative and the Ends of Modernity, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 87. Nous traduisons : « Pourtant, comme le montrent Maillart et Morris – et comme l’explicitent Curtis et Pajaczkowska – la nostalgie apparaît et doit être comprise dans les contextes culturels et politiques de la modernité... La nostalgie est un moyen de faire face aux conséquences de la modernité, une réponse subjective au spectacle du changement, une prérogative des cultures qui se considèrent comme avancées, une pratique inhérente à la vie moderne : “avoir” de la nostalgie, c’est “être” moderne. »

12 Ibid., p. 88. Nous traduisons : « Au xxe siècle, cependant, même les récits présentés comme des quêtes d’un affranchissement pastoral du malaise urbain reconnaissent que la modernité ne peut être éludée et que ses effets envahissants nécessitent une interprétation. La nostalgie signale souvent l’ampleur d’un changement spectaculaire que les voyageurs ne peuvent ni nier ni maîtriser. »

13 Voir Sara Steinert Borella, The Travel Narratives of Ella Maillart: Engendering the Quest, New York, Peter Lang, 2006, p. 45.

14 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, Paris, Payot, 1986, p. 14.

15 Ibid., p. 18.

16 Ibid., p. 42.

17 Ibid., p. 44.

18 Ibid., p. 97.

19 Ibid., p. 166.

20 Ibid., p. 176.

21 Littéralement des voleurs ou bandits. Dans ce contexte, bassmatchi désigne toute personne qui s’oppose au régime soviétique.

22 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, op. cit., p. 248.

23 Ibid., p. 255.

24 Ibid., p. 256.

25 Nicolas Werth, « Food Shortages, Hunger, and Famines in the USSR, 1928-33 », East/West: Journal of Ukrainian Studies, vol. 3, n2, 2016, p. 38. Nous traduisons : « la famine kazakhe a été le résultat direct mais imprévu de la destruction totale de l’économie kazakhe nomade et semi-nomade ; elle a été aggravée par les forts préjugés anti-kazakhs des fonctionnaires locaux et par le conflit traditionnel entre les colons paysans slaves et les éleveurs kazakhs. »

26 Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables rouges, op. cit., p. 259.

27 Ibid., p. 264.

28 Ibid., p. 270.

29 Ibid., p. 271.

30 Ibid., p. 272.

31 Isabelle Ohayon, « La famine kazakhe : à l’origine de la sédentarisation », Violence de masse et résistance – Réseau de recherche, SciencesPo [En ligne] URL : https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/la-famine-kazakhe-la-origine-de-la-sa-dentarisation.html [consulté le 24/08/2020].

32 Ibid.

33 Ella Maillart, Des monts célestes aux sables rouges, op. cit., p. 273.

34 Jean Nicollier, « Les mille et un moyens de la propagande soviétique », Gazette de Lausanne, 15 juillet 1932.

35 Simone Téry, « Une fille de Vikings », L’Œuvre, 30 mai 1934.

36 Voir par exemple Stacy Burton, Travel Narrative and the Ends of Modernity, op. cit. ; Charles Forsdick, Oasis interdites d’Ella Maillart, Genève, Éditions Zoé, 2008 ; et Sara Steinert Borella, The Travel Narratives of Ella Maillart: Engendering the Quest, op. cit.

Citer cet article

Référence électronique

Sara STEINERT BORELLA, « L’apolitisme d’Ella Maillart dans Parmi la jeunesse russe et Des monts Célestes aux sables rouges », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 17 février 2022, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2288

Auteur

Sara STEINERT BORELLA

Franklin University Switzerland

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