Catherine Pascal, Evelyne Berriot-Salvadore, Renée Ventresque, Marie-Madeleine Fragonard (dir.), Dans les pas du voyageur : le récit à l’épreuve (xvie-xviiie siècles). Hommage à Michel Bideaux, Paris, Hermann, 2020, 427 pages. ISBN : 979-10-370-0395-9

Texte

Élaborer un hommage sous la forme d’un recueil d’articles n’est pas chose aisée : que l’on réunisse une série de publications du chercheur disparu, c’est alors une voix qui semble parler de bien loin, et seule. Que l’on recueille des contributions de collègues pour l’occasion, et le volume courra le risque de perdre sa raison d’être, éparpillé en autant de morceaux disparates, sans liens entre eux et bien souvent oublieux de celui ou de celle qu’ils étaient censés honorer.

Le présent ouvrage évite ce double écueil de manière remarquable. Sans doute le fallait-il pour Michel Bideaux, disparu en mai 2017, et dont Jean Rohou, en ouverture de volume, retrace le parcours remarquable des bancs de l’École normale à sa chaire de professeur des universités à Montpellier. Loin des vaines autocélébrations dans lesquelles se complaît trop souvent la communauté académique, Michel Bideaux semblait être chercheur par nécessité – nécessité intellectuelle, exigence de dépasser toujours le sens apparent des textes et des interprétations, nécessité de comprendre, dit François Roudaut dans le portrait qui fait office de conclusion (p. 402). On s’en convaincra en (re)découvrant ici dix articles de Michel Bideaux choisis parmi la soixantaine qu’il a publiés de son vivant, et dont la bibliographie proposée par les responsables éditoriaux du volume nous livre la liste intégrale.

Ceux qui sont proposés ici sont conséquents – entre vingt et trente pages. Ils offrent au lecteur l’opportunité, de plus en plus rare aujourd’hui, d’assister au déploiement d’une pensée. La précision de l’étude de cas n’est ainsi jamais démonstration d’une spécialisation qui laisserait le profane en marge du propos. Elle invite à une interrogation plus large – sur les genres littéraires (le roman chevaleresque, le récit de voyage mondain), les pratiques (celle du journal de voyage et des méthodes d’observation qu’elle implique, à travers l’exemple de Montaigne), les catégories d’une époque (celle de « l’honneste » chez les voyageurs, cosmographes et essayistes du xvie siècle dans l’espace turc ; celles du singulier, du difforme ou de l’hybride dans les récits de Thevet et Léry), les acteurs ou les corporations qui prennent en charge un espace (les Jésuites en Nouvelle France, notamment). Les réflexions de Michel Bideaux, sans jamais figer le genre ou la pensée critique en un propos définitif – sans jamais succomber, au fond, à la tentative d’une théorisation qui ferait autorité –, donnent à saisir la diversité des manifestations du récit de voyage tout en en cernant les permanences. Du voyage littéraire mondain au milieu du xviie siècle, volontiers rédigé sous forme de lettres, ou lettres-journaux, mêlant vers et prose, Michel Bideaux explique, par exemple, qu’il est une manière de continuer à exister là où l’on n’est plus, mettant ainsi en évidence la tension de tout voyage entre l’appel de la découverte et la crainte du déracinement. Les études consacrées aux Lettres édifiantes des Jésuites de Nouvelle France montrent ce que le compte rendu presque chirurgical des pratiques guerrières autochtones les plus cruelles doit à l’Ordre et, en son sein, aux individus, à la sensibilité ethnographique avant l’heure de ces derniers comme à l’intérêt (relativement à leur mission sur place) qu’ils portent aux victimes de ces rituels. La remarquable étude sur les voyageurs devant les sociétés coloniales entre 1500 et 1800 donne à penser l’articulation entre voyage et exil et propose, du voyageur, cette définition en fin de compte assez universelle :

Celui qui, à un moment de son existence, s’est mis en chemin pour [un] pays et, qu’il décrive ou non son trajet, manifeste dans son texte qu’il n’a pas toujours appartenu à cette terre, voire qu’il n’envisage pas d’y demeurer indéfiniment (p. 386).

Ces réflexions sont prolongées par dix études proposées par des spécialistes du récit de voyage et de la littérature française, de la Renaissance à la fin du xviiie siècle. Véronique Duché, Jean-Claude Arnould, Arlette Jouanna, Marie-Christine Gomez-Géraud, Frank Lestringant, Sylvie Requemora-Gros, Gilles Bertrand, Muriel Bort, Nathalie Ferrand et Dominique Triaire font ainsi écho à Michel Bideaux et lui rendent hommage à proprement parler, en montrant combien les corpus qu’il a affectionnés et les questionnements qu’il a initiés restent aujourd’hui centraux pour les études littéraires, mais également combien ses lectures appellent à être cultivées autour d’autres objets d’étude. De nombreux rappels sont ainsi tissés entre les différents articles, sur le mode de la citation, bien évidemment, mais également parce que les propositions, les définitions, les concepts circulent entre les pages – celui par exemple, et pour n’en citer qu’un, du voyage comme genre métoyen entre le roman et l’histoire (Sylvie Requemora-Gros).

Le choix plus spécifique de regrouper les études autour du motif de l’épreuve est issu d’une journée d’études en hommage à Michel Bideaux, tenue à l’Université Paul-Valéry-Montpellier en janvier 2018. Elle permet d’entrecroiser fiction et récit de voyage, d’interroger la théorisation et le statut de celui-ci aussi bien au sein des textes eux-mêmes, que dans une perspective critique plus englobante. L’ouvrage est ainsi à la fois une porte d’entrée dans l’œuvre multiforme, l’esprit encyclopédique et volontiers ludique de Michel Bideaux, et une contribution plus générale aux études sur le genre viatique, compris à l’articulation du réel et de l’imaginaire.

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Nathalie VUILLEMIN, « Catherine Pascal, Evelyne Berriot-Salvadore, Renée Ventresque, Marie-Madeleine Fragonard (dir.), Dans les pas du voyageur : le récit à l’épreuve (xvie-xviiie siècles). Hommage à Michel Bideaux, Paris, Hermann, 2020, 427 pages. ISBN : 979-10-370-0395-9 », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 08 février 2022, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2335

Auteur

Nathalie VUILLEMIN

Université de Neuchâtel

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