Rachel Lauthelier-Mourier, Le Voyage de Perse à l’âge classique. Lieux rhétoriques et géographiques, Paris, Classiques Garnier, « Lire le xviie siècle », 2020, 427 p. EAN : 9782406093886

Texte

Le présent ouvrage est le fruit de la thèse de doctorat en littérature française de Rachel Lauthelier-Mourier, intitulée Géographie et rhétorique dans les récits de voyage en Orient à l’époque classique, soutenue en 2002. Il est divisé en quatre parties qui interrogent la construction de l’imaginaire français de la Perse au cours du Grand Siècle.

L’introduction s’applique à établir le cadre d’une réflexion structurée à partir d’un corpus dense de récits de voyageurs français en Perse sur une période historique donnée, entre 1626-1706 (p. 13). Reconnaissant au récit de voyage sa particularité générique, l’autrice présente le malentendu culturel engendré par les lectures de traductions de textes antiques. L’Orient semble un espace familier aux lecteurs mondains qui associent trop facilement l’imaginaire littéraire et la réalité du voyage. Toutefois, le présent volume s’intéresse aux liens tissés entre les milieux érudits et la découverte de l’ailleurs persan au tournant des querelles des cosmographes.

Héritiers de l’approche chorographique, et sensibilisés à la géographie nouvelle, les voyageurs consacrent une part très importante de leur récit à la description de l’espace : situation, topographie et histoire des lieux (p. 11).

Ainsi, aux connaissances remaniées de la géographie, s’ajoutent les conversations mondaines qui entraînent l’entrée dans la modernité, notamment par la remise en cause de l’aristotélisme. On découvre également le panel critique des essais concernant les échanges entre la France et la Perse à l’âge classique. Cet état des lieux de la recherche permet de mesurer toute la nécessité de cet ouvrage dans la bibliothèque des études viatiques. Le vaste corpus sur lequel s’appuie l’étude de Rachel Lauthelier-Mourier convoque de nombreux ouvrages dont certains sont issus de noms de grands voyageurs tels que François Bernier, Jean Chardin, François La Boullaye-le-Gouz et Jean-Baptiste Tavernier. Ce volume entraîne le lecteur à la frontière des représentations fixées par le discours viatique dans le cadre du voyage en Perse.

La première partie est intitulée : « Voyager, c’est cartographier ». Elle se découpe en deux chapitres qui s’intéressent à l’origine des connaissances géographiques françaises sur l’Iran de la fin du xvie au début du xviiie siècle. Elle mesure tout le paradoxe existant entre la collecte des informations sur l’espace oriental et l’interprétation des données recueillies. De fait, la mention de paramètres géographiques intervient comme un élément garant de l’authenticité des découvertes et reléguant les motivations des voyageurs au second plan. En tant que principe unificateur des divers discours viatiques, la référence géographique parvient à s’imposer jusqu’à devenir un topos de la représentation française de la Perse. L’ouvrage réfléchit à l’articulation entre le voyage et la cartographie, ce qui permet d’en souligner les enjeux culturels, politiques et textuels. Encouragée par la création de l’imprimerie, la diffusion des cartes de facture française déclenche un effet de vogue mondaine. Par ailleurs, il est bien démontré que Colbert, soucieux du rayonnement français dans le monde, pointe les confusions issues d’une cartographie encore trop conditionnée par les représentations antiques et médiévales de l’Histoire. C’est donc suite à son initiative, et aux travaux de Cassini qui instaure une norme cartographique, que les voyageurs sont chargés de donner une dimension scientifique à leurs relevés géographiques. Toutefois, le projet s’avère profondément complexe puisque l’héritage fictionnel antique est culturellement bien ancré : il est donc sollicité lorsque le voyageur n’est pas en mesure de fournir des informations précises.

La seconde partie de l’ouvrage, « Le voyage en Perse, lieux et mémoires », est divisée en trois chapitres. Elle s’intéresse à la transmission de l’imaginaire collectif antique au sein des récits de voyageurs.

La répétition des prédécesseurs par les successeurs est une des pratiques immémoriales du voyage relaté (p. 91).

Il s’agit ici de comprendre les rouages de l’écriture viatique en tant que pratique présentant une expérience de l’ailleurs dans laquelle serait imbriquée une mémoire ancestrale. De fait, l’étude se subdivise en trois axes entraînant le lecteur à la rencontre des perceptions biaisées des voyageurs. En effet, les lieux rencontrés ne sont pas perçus par une sensibilité ethnographique, mais bien par des regards pétris d’intentions et d’attentes. Parcourir les terres orientales c’est ici se déplacer en quête des « lieux sacrés, mythiques, historiques ».

Dans un troisième temps, nommé « Les cadres du récit », il est question d’étudier l’imbrication de textes orientalistes savants dans les récits de voyage. En effet, l’articulation du passage entre l’abandon mémoriel et la collecte scientifique des informations cohabite avec la mobilisation de références familières au lectorat. Les deux chapitres qui composent cette partie décomposent la structure des récits de voyage et en examinent chaque liminaire. Le voyageur devient narrateur et adopte de nouvelles postures qui engagent une modulation de la poétique de voyage. Celle-ci se trouve d’abord fondée sur un pacte d’authentification, lui-même justifié par une spontanéité stylistique.

C’est une caractéristique générique bien connue du récit de voyage à l’âge classique et les auteurs que nous étudions, comme l’ensemble de leurs contemporains, rappellent à leurs lecteurs qu’ils ont préféré la vérité au beau langage, en d’autres termes, le témoignage à la poétisation (p. 141).

Ainsi, pour les voyageurs, il s’agit bien de mettre en scène un style « nu » qui renforce l’idée de réel. Le genre viatique déclenche une vogue mondaine qui en conditionne la réception et la diffusion jusqu’à le conduire au cœur de l’orientalisme français émergent. Il s’agit bien d’un processus d’exploitation des sources générant « la mosaïque textuelle » (p. 230) particulière à l’écriture du récit de voyage.

La quatrième partie, « L’autorité du discours. Raisonner, illustrer, montrer, démontrer », présente les éléments asseyant la maîtrise du terrain par les voyageurs. En effet, le développement de l’écriture moderne du voyage se fait sur deux volets : d’une part, le travail d’observation des voyageurs cherchant eux-mêmes à fournir un contenu véridique, fondé sur les découvertes scientifiques du début du Grand Siècle. D’autre part, les attentes du lectorat sont alimentées par les conversations et échanges épistolaires mondains dans lesquels s’entrecroisent les considérations des savants de tous domaines et des littéraires en tous genres. Le xviie siècle amorce donc « le processus de compréhension et plus encore d’explication [dans lequel] l’image est essentielle car elle complète l’exposé savant, précise la description et montre ce qui est parfois indicible » (p. 259). Toutefois, l’écriture viatique est conditionnée par le regard de son auteur qui ne peut se défaire de sa propre subjectivité pour classifier ses découvertes. Ainsi, le discours viatique trouve-t-il ses limites puisqu’il cherche à « faire admettre une représentation de la conception qu’on a de la réalité et non pas une représentation de la réalité elle-même. » (p. 286)

L’enquête de Rachel Lauthelier-Mourier brasse un riche corpus étendu à l’ensemble du Grand Siècle. Ce volume permet d’explorer l’entrée de l’écriture viatique dans le domaine scientifique. Ainsi, c’est tout le parcours de redécouverte du monde oriental par les voyageurs et leurs lecteurs qui est interrogé ici. L’écriture du voyage terrestre en Perse soulève des perspectives à la fois politiques et diplomatiques. Toutefois, l’influence du lectorat mondain infléchit les centres d’intérêt des voyageurs. La littérature et la géographie se rejoignent dans cette étude pour mieux converser autour de questions rhétoriques. Cette dynamique propulse l’espace persan au carrefour des curiosités orientales et de l’art du récit de voyage. Examiner le voyage d’Ispahan c’est enfin vouloir redessiner les contours géographiques et scientifiques d’un ailleurs qu’on se plaît encore à imaginer.

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Référence électronique

Mathilde BEDEL, « Rachel Lauthelier-Mourier, Le Voyage de Perse à l’âge classique. Lieux rhétoriques et géographiques, Paris, Classiques Garnier, « Lire le xviie siècle », 2020, 427 p. EAN : 9782406093886 », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 09 février 2022, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2336

Auteur

Mathilde BEDEL

Université Aix-Marseille

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