Liouba Bischoff, Nicolas Bouvier ou l’usage du savoir, Genève, Éditions Zoé, 2020, 270 pages. ISBN : 978-2-88927-817-6

Texte

De l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier (1929-1998), saisi dans la tension du couple problématique que le voyage moderne, ethnographique, forme avec l’écriture littéraire, l’amateur attentif aux redécouvertes après occultation pensait tout tenir (ou presque) : après un grand colloque international à Paris (BnF et Quai Branly en 2013), après une classicisation remarquée par l’entrée au programme de l’agrégation des Lettres de L’Usage du monde en 2017, après la publication successive en Suisse, chez Zoé, de sa torrentielle et passionnante correspondance croisée avec l’ami Thierry Vernet et autres récits plus tardifs, Nicolas Bouvier était enfin reconnu, y compris dans la sphère universitaire, comme le grand écrivain et styliste qu’il fut, au cœur et au-delà de l’Adieu au voyage ouvert par Claude Lévi-Strauss et analysé par Vincent Debaene dans un livre éponyme. Les travaux d’Adrien Pasquali, la biographie de François Laut, les articles d’excellents exégètes suisses (Claude Reichler, Anne-Marie Jaton, Stéphane Pétermann, Daniel Maggetti…) avaient certes frayé passage à la subtilité du poète du Vide et du Plein, du regardeur de paysage, du lettré bibliophile converti en iconographe, de l’épistolier prolixe, mais il manquait sans doute une synthèse monographique prenant en compte la totalité de l’expérience viatique, depuis ses soubassements philosophiques jusqu’à ses réfractions poétiques, conférencières, pédagogiques, biographiques sous l’éclairage des amitiés essentielles (Thierry Vernet, Jacques Lacarrière, mais aussi le discret professeur Alfred Berchtold…). En bref, un regard savant étayé par des sources rares mises à disposition de l’honnête homme du xixe siècle, cette figure d’amateur si chérie de l’auteur.

Nicolas Bouvier ou l’usage du savoir de Liouba Bischoff vient allègrement combler cet espace avec un essai d’autant plus bienvenu que, pourtant issu d’une thèse universitaire, il répond avec une malice joueuse aux préjugés antiacadémiques de l’« œil qui écrit » (glosés avec pénétration dans le chapitre 3 : « goût de l’érudition, refus de la pédanterie ») tout en consonnant avec l’admiration que le même Bouvier portait au savoir. Car c’est bien cette libido sciendi multiforme héritée de l’idéal humaniste de la Renaissance et du « livre du monde » (p. 35) – de la botanique à la géographie, de l’histoire des Hittites à celle d’une dynastie de photographes genevois, Les Boissonnas,… – qui est scrutée dans ce travail d’une impeccable clarté, aux formules souvent inspirées, qui rapproche et redéploie les accords entre savoirs et saveurs (sapere) et l’ambition épistémique centrale d’un curieux insatiable fasciné par le vertige du vide. Trois termes prélevés dans les analyses serviront ici de fil conducteur pour qualifier l’intuition de Liouba Bischoff et son approche du sujet Bouvier : érotique, pulsion, modestie.

Cela commence avec l’expérience de la lecture embarquée dans le temps viatique (chapitre 1 : lire et voyager) qui déplie avec délicatesse le rythme pulsé/pensé de l’un et de l’autre : lire avant, pendant, après ? Sensuellement, avec patience, entre mouvement d’aller et de retour, Bouvier part à la lecture du monde « par la plante des pieds » (p. 37), dans un souci de donner toujours la « préséance à l’expérience » (p. 33) (Erlebnis), ce qui devient, d’une jolie formule de l’essayiste, une connaissance « du plantaire au planétaire ». Le parti pris modeste de remonter du bas corporel vers le haut spirituel en quête de déchiffrement sert également de moteur éthique pour affronter le grand mystère du monde, face auquel, selon la magnifique formule de Bouvier, se révèle parfois à l’homme nu l’« insuffisance centrale de l’âme ».

C’est précisément à cette mystique de la connaissance que s’intéresse le chapitre 2 de l’essai, qui fait une large place aux fondements philosophiques de l’expérience chez Bouvier. Liouba Bischoff montre avec justesse, et preuves à l’appui, combien le maître Montaigne (celui du livre XIII des Essais) est lu, interprété, approprié, déplacé, à travers l’imprégnation concomitante de Nietzsche (p. 66-67), mais aussi du transcendantalisme américain (Thoreau, p. 69). L’intérêt de cette étude porte surtout sur le fait qu’elle repose sur une exploitation approfondie du fonds Bouvier à Genève, en particulier des notes préparatoires ou bribes de conférences successives données aux États-Unis surtout sur Montaigne). Bischoff relève (p. 73) et glose cette formule de Bouvier, si limpide sur son insatisfaction permanente, sur son scepticisme et sa mystique du déconditionnement : « faire un autodafé continuel de l’acquis. » Ce gay savoir est fondé en effet sur la capacité à défaire et se laisser défaire par le voyage et l’expérience : « on croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », prévenait l’incipit de L’Usage du monde. Or, si les affinités électives de Bouvier avec Henri Michaux sont largement reconnues, L. Bischoff note avec nuance les points de divergence, notamment avec Poteaux d’angle ; il en va de même pour la leçon purgative tirée de la fréquentation du bouddhisme, de l’hindouisme et du Tao. Par rapport à ces philosophies orientales, l’essayiste met l’accent sur la « résistance critique » (p. 81-83) d’un Bouvier lucide sur les mésusages de l’Orient par l’Occident post-soixante-huitard. C’est donc plutôt d’une quête d’harmonie, voire de synesthésies ou d’une « philosophie de la consonance » (p. 91) qu’il conviendrait de parler : pulsation, rythme, musique de l’âme, comme y invite le poète tchèque Vladimir Holan admiré par Bouvier (p. 95).

Le chapitre 3 s’empare avec finesse et humour du roman familial de Bouvier, entendu à la fois au sens psychanalytique et biographique, noué autour du récit « La Guerre à huit ans », mais l’exploration subvertit l’exercice en le faisant œuvrer au profit d’un autre motif plus inattendu : l’érotique de la bibliothèque (p. 108). Ces pages sont sans doute parmi les plus enlevées de l’essai, qui, à travers l’hommage à la figure du père, conservateur amoureux de bibliothèque, dessinent un rapport savoureux, charnel, érotisé au savoir (p. 109) en pleine terre huguenote. C’est aussi dans ce chapitre qu’à la suite des travaux de Jérôme Meizoz sur la posture d’auteur, Liouba Bischoff esquisse l’idée d’un « ethos de modestie » (p. 113), d’un idéal d’un « savoir intégré à la vie » (p. 125), sur lequel elle conclura son essai : « idéal d’équilibre et de mesure entre l’érudition et la mise à distance, entre le cancre et le lettré » (p. 238).

Les analyses mettent bien en évidence les ambivalences passionnelles du rapport de Nicolas Bouvier à la science et à la connaissance, et le changement de cap opéré dans la pratique lettrée de l’auteur à partir de sa réinvention en iconographe (p. 136). Avec modestie toujours, le lettré Bouvier revendique le droit à la légèreté du nomade existentiel, mais surtout déguise sous la bonhomie tour à tour de « l’historien, du géographe, de l’ethnologue du dimanche » une quête de la justesse, de la source vive, de l’image exacte susceptible de réenchanter des disciplines cloisonnées par le scientisme ambiant des années 50-60 : aussi faut-il prendre au sérieux cet « ethos paradoxal » du « maître ignorant » (titre rancérien du chapitre 5), qui ne pense jamais mieux avec son temps (titre du chapitre 4) qu’il perçoit – à rebours de ce temps immédiat parfois – le regain de la géographie humaniste (p. 180), de l’ethnologie du proche, voire de ce que l’essayiste nomme la « pédagogie pulsée » de l’Eros pédagogue (p. 211). Ce que ce dernier chapitre montre avec vigueur, c’est précisément ce côtoiement fécond de l’écrivain indisciplinaire Bouvier avec la culture disciplinaire « en pot » (transmise par l’école, l’université) ou savante quand elle se frotte au vent des routes : avec et à côté de Margaret Mead, on découvre par exemple et in concreto le passage de la notion (présente chez les deux auteurs) de l’enculturation à l’acculturation (p. 194). Et c’est bien la confection modestement stimulante d’une « petite morale portative » (le moindre des équipements vitaux pour le viatique), grâce à l’apport de la photographie, du document, de l’emblème, qui permet à Bouvier d’« articuler le sensible et l’intelligible » (p. 220).

Pour conclure, on voudrait souligner encore l’alacrité constante du propos, sa fluidité, la maîtrise des arrière-plans historiques et esthétiques qui font de cet essai un précieux thesaurus viatorum (sur le modèle du Thesaurus pauperum tant plébiscité par Bouvier).

Citer cet article

Référence électronique

Martine BOYER-WEINMANN, « Liouba Bischoff, Nicolas Bouvier ou l’usage du savoir, Genève, Éditions Zoé, 2020, 270 pages. ISBN : 978-2-88927-817-6 », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 09 février 2022, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2339

Auteur

Martine BOYER-WEINMANN

EA 4160, Passages XX-XXI, Arts&littératures, Université Lumière Lyon

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