Céline Roussel et Soline Vennetier (dir.), Discours et représentations du handicap. Perspectives culturelles, Paris, classiques Garnier, 2019, 374 p.

Texte

En ouverture, Véronique Gély insiste sur la « philosophie humaniste » qui caractérise ce volume. Et de fait les dix-neuf études ici réunies, qui rassemblent spécialistes de langue et de littérature, de sociologie, de philosophie, de musicologie, d’épistémologie des sciences, d’esthétique du cinéma, d’anthropologie, des arts de la scène, de linguistique, de théorie et réception de la langue des signes ou encore de traduction, problématisent avec une grande attention la question du handicap en société et dans la culture. La richesse et la convergence de ces champs disciplinaires variés témoignent tout à la fois du réel intérêt porté à ce sujet crucial dans les sociétés contemporaines et de la nécessité d’interroger les mécanismes qui président à ces représentations sous plusieurs angles. La multiplicité des points de vue s’enrichit en outre de la diversité des cultures ici représentées, puisque différentes traditions nationales sont convoquées par la voix des chercheurs, praticiens ou artistes sollicités : France, Québec, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis.

Il s’agit en premier lieu de remettre en question non seulement les stéréotypes, mais l’idée reçue de « norme » (le « modèle médical » du handicap). Car, rappellent les directrices de l’ouvrage dans leur introduction, les Disability Studies œuvrent à un renversement de paradigme en postulant une indispensable réadaptation de l’environnement aux personnes et non l’inverse. Et c’est en prenant comme prisme le discours (les discours) que se comprendra l’origine des mécanismes à l’œuvre dans nos sociétés. L’articulation entre pensée et praxis met ainsi le concept de « représentations sociales » au cœur de cette réflexion transdisciplinaire, qui croise hétéro- et autoreprésentations en se focalisant sur la notion de « culture », terme entendu à la fois au sens de milieu, de tradition sociétale et de productions artistiques.

Le volume se structure en cinq parties : « La culture à l’épreuve du handicap : regards croisés sur les Disability studies », « Handicaps en société », « le handicap en spectacle : pratiques artistiques, enjeux identitaires », « Subvertir les discours : paroles de sourds, points de vue aveugles », « Vers de nouvelles catégories ? Handicap et créativité académique ». La grande qualité et l’expertise de l’ensemble des communications réunies dans cet ouvrage combinent deux angles d’approche.

Le premier, illustré par la première et la dernière parties, fait le point sur les théories du handicap en comparant les cultures et les regards interne et externe (en auto- ou hétéroreprésentation). Tammy Berberi pointe d’abord les différences entre les paradigmes opérationnels en France et dans le domaine anglophone pour regretter la relative étanchéité d’approches pourtant potentiellement complémentaires. Anne Waldschmidt déplore à son tour l’absence d’un dialogue efficace qui permettrait de mieux situer la question du handicap au sein des interactions sociales et des structures qui les régissent. La langue, avec ses découpages sémantiques propres, révèle ainsi la difficile concordance des représentations autour des notions de Disability (champ anglo-saxon) et de Dis/ability (champ français), ce dernier terme valorisant « les facultés différentes de la personne handicapée, qui s’assimilent à une autre forme d’efficience ». Mais si des obstacles existent, et des sensibilités diverses, ils n’entravent en rien la perspective philosophique de réciprocité mise en œuvre par Pierre Ancet dans ses entretiens avec Marcel Nuss, écrivain en situation de handicap. Pour le chercheur, la création (littérature, théâtre, arts plastiques) offre en l’espèce un domaine privilégié pour intégrer les perspectives de l’autre afin qu’elles participent de l’élaboration de soi. Le sociologue Michael Schillmeier, quant à lui, à partir de l’exemple du handicap visuel et plus spécifiquement de l’usage de la canne blanche à travers l’histoire, plaide pour une vision intégrative (inclusive) qui valorise les pratiques qualifiées de « dis/abling ».

En réponse ou en écho à ces réflexions le dernier volet du volume, « Vers de nouvelles catégories ? », part du constat de difficultés persistantes à créditer les différentes formes de handicap et leurs modes d’expression propre (comme le langage des signes), mais fait l’hypothèse d’avancées susceptibles d’offrir une nouvelle dynamique à la problématisation de la question du handicap en contexte culturel. Julie Chateauvert ouvre ainsi ce volet conclusif par une analyse critique de la réception de la langue des signes, qui semble ne pas trouver de dénomination adéquate. Selon elle, une telle désignation ne peut reposer sur une pseudoéquivalence linguistique (comme tente de le faire le vocable « poésigne », par exemple) mais elle doit prendre en compte les caractéristiques inaliénables d’un tel langage : à savoir, sa dimension intermédiale et proxémique. Partant, l’enseignante-chercheuse s’interroge sur la conformité d’autres modes d’expression, comme le dessin ou la vidéo avec les attentes du discours académique. Pour Kyra Pollitt de même, la société et le monde académique discriminent tour à tour la langue des signes en la reléguant au rang de simple traduction ou en recourant à la notion de « poésie », qui reste inappropriée – car il ne s’agit pas là de ce que l’on désigne communément par ce terme. Elle propose pour sa part de recourir au néologisme de Signart, qui ne recouvre cependant pas l’ensemble des spécificités de ce système expressif. Enfin, Anne-Lise Chabert revient plus largement sur la question de la pertinence du terme de « handicap », qui infère nécessairement un clivage qu’il est urgent de dépasser. En faisant le détour par l’esthétique et la philosophie du paysage, elle suggère d’adopter une approche voisine de celle qui conduit à la notion d’« écoumène », permettant de transcender la traditionnelle opposition entre le sujet et l’objet.

On voit que, tout en faisant le point sur l’évolution des représentations sociales du handicap et de leurs désignations, l’ouvrage montre les limites voire les possibles ruptures des modes d’appréhension de cette situation. Il s’agit de critiquer pour construire en interrogeant la variabilité et la relativité des points de vue.

Les trois sections intermédiaires abordent l’évolution du traitement conceptuel et sociétal du handicap à travers le temps à partir de l’étude de cas singuliers. Sébastien Durand retrace ainsi la vie de Maria-Theresia von Paradis, une jeune autrichienne aveugle et musicienne talentueuse au siècle des Lumières, « période charnière dans l’évolution des représentations de la cécité », à travers sa correspondance avec Johann-Ludwig Weissenburg, lui-même aveugle. Cet échange est traité comme un « préceptorat par correspondance ». Le corpus que Flora Amann propose ensuite à notre attention pour penser la position des sourds et muets après la Révolution est littéraire. Dans trois romans sentimentaux parus entre 1798 et 1815, la figure du muet sert une réflexion idéologique en cette période de transition. Et de son côté, Mathilde Villecherolle interroge la figure du sourd, être hermétique et jugé archaïque et par conséquent symboliquement « rattaché à l’ordre ancien », dans un contexte où sa rééducation à la parole ouvre la voie vers l’idée d’égalité et de démocratie. Enfin, Marion Chottin montre au filtre des théories philosophiques des Lumières sur la cécité comment se met en place un plan d’éducation fondé sur la prévalence du toucher (et qui aboutira à l’invention de l’écriture en relief) qui donne pleinement accès à la connaissance.

La section suivante, « Le handicap en spectacle », explore la mise en scène et la mise en images du handicap dans la culture contemporaine : dans l’écofiction Take Shelter, le cinéma fait reposer son questionnement des relations instaurées entre nature et culture sur le personnage d’une jeune sourde (Barbara Fougère-Danezan). Olivier Schetrit (International Visual Theatre) de son côté, montre que si la scène permet de mieux mesurer l’évolution des pratiques à travers le temps en réinterrogeant le rapport des artistes sourds à la langue des signes, elle a en outre l’intérêt de solliciter la sensibilité du public entendant. Marie Astier aborde la question du handicap mental en montrant à partir d’un exemple précis (L’Empereur c’est moi, récit autobiographique d’Hugo Horiot mis en scène par Vincent Poirier) de quelle façon le handicap mental peut devenir « une ressource aux potentialités artistiques ».

C’est dans cette même logique que s’inscrit le volet suivant, « Subvertir les discours », qui se fonde sur une série d’études d’œuvres théâtrales et littéraires qui invitent à faire bouger les lignes et à reconsidérer les rapports aux normes esthétiques. Nidhal Mahmoud dans son analyse des Emmurés de Lucien Descaves, roman qui fut le fruit d’une longue enquête documentaire, met en évidence la façon dont l’écrivain privilégie une riche polysensorialité, qui sert d’innutrition au texte pour retracer le parcours de son personnage aveugle, de sorte que la vue n’est plus perçue comme prévalente. Et Hannah Thompson de son côté, en exploitant ce même roman mais aussi, en parallèle, le roman de Romain Villet (écrivain aveugle contemporain), Look (2014), dénonce les effets de la construction sociale dénaturante du handicap en se plaçant dans le sillage des Critical Disability Studies. Bertrand Vérine, autre perspective novatrice, montre comment la représentation du noir et de la nuit, qui confine au stéréotype à valeur privative – le noir serait l’absence de lumière –, peut se retourner en métaphore valorisante pour dire la richesse insoupçonnée d’un univers intérieur non formaté par le dualisme jour/nuit. Enfin Ella Teith, de nouveau à partir des arts de la scène, fait la démonstration d’une fructueuse inversion de point de vue dès lors que l’« entendance » (« Hearing-ness ») est elle-même représentée sur scène dans le contexte d’un spectacle en langue des signes qui reproduit les discours audiocentrés sur la surdité.

Essentiellement focalisé sur le handicap sensible, l’ouvrage présente une belle unité qui donne force aux questionnements comme aux démonstrations. La notion de représentation y est centrale, analysée dans ses principes, dénoncée dans ses limites et, au besoin, subvertie grâce à des études stimulantes de textes littéraires et de pratiques culturelles qui semblent ouvrir d’autres voies.

Dans sa postface à l’ouvrage, Henri-Jacques Sticker insiste d’ailleurs sur ce retournement fécond de perspective : grâce à une subversion des « représentations courantes » de plus en plus fréquente, on mesure mieux « l’apport du handicap à ce qui est institué, apport original, dérangeant ». Il ressort de ce constat qu’il importe de toujours prendre en compte le point de vue des personnes concernées afin d’encourager « une conversion du regard et des méthodes d’approche ».

De qualité constante et riche d’une grande diversité d’approches qui permettent de mieux problématiser le questionnement et d’ouvrir des pistes suggestives sur le handicap, ce livre – essentiellement centré sur le handicap sensoriel – propose un état des lieux précis et nuancé autour du domaine des Disability Studies tout en ouvrant des perspectives nouvelles. La démarche de comparaison différentielle sur laquelle il repose est particulièrement efficace et favorise la confrontation de terminologies variées et nuancées, dont il importe de bien évaluer les champs sémantiques respectifs.

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Référence électronique

Pascale AURAIX-JONCHIÈRE, « Céline Roussel et Soline Vennetier (dir.), Discours et représentations du handicap. Perspectives culturelles, Paris, classiques Garnier, 2019, 374 p. », Sociopoétiques [En ligne], 6 | 2021, mis en ligne le 02 novembre 2021, consulté le 25 juin 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1468

Auteur

Pascale AURAIX-JONCHIÈRE

CELIS, Université Clermont Auvergne

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