Le Carlton a été l’un des bâtiments les plus spectaculaires de la capitale de la Roumanie vers la fin des années 1930. Tout en s’inspirant de son effondrement lors du tremblement de terre de 1940, Cezar Petrescu a écrit un roman « psychologique, analytique ; et non pas documentaire, journalistique, indiscret, palpitant, chronique scandaleuse, chronique satyrique1 ». Auteur de fiction qui ne se lance pas dans des réflexions philosophiques comparables à celles de la célèbre querelle entre Voltaire et Rousseau à propos du tremblement de terre de Lisbonne de 1755, Cezar Petrescu rédige un roman où l’effondrement du Carlton acquiert une connotation apocalyptique. De ce fait, notre article aura pour objet l’analyse des éléments qui, dans l’ouvrage de Petrescu, permettent de relier la destruction du Carlton à l’Apocalypse.
Roumanie, novembre 1940 : un pays en état de choc et souffrance, dans une Europe en pleine guerre
Fin juin 1940, l’URSS lance un ultimatum qui demande à la Roumanie de lui céder immédiatement la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Fin août de la même année, la Roumanie cède à la Hongrie le nord et l’est de la Transylvanie à la suite des pressions allemandes et italiennes dans le cadre du deuxième arbitrage de Vienne. Début septembre, la Roumanie cède à la Bulgarie la Dobroudja du Sud (Cadrilater). À chaque fois, la Roumanie a évacué son armée et son administration des territoires qu’elle avait cédés. En outre, elle a évacué plus de 200 000 personnes de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord, plus de 100 000 personnes de la Transylvanie et a fait un échange de plus de 150 000 personnes avec la Bulgarie. Par conséquent, en quelques mois, la Roumanie a perdu plus d’un tiers de sa surface et de sa population2.
Devant les manifestations publiques qui ont eu lieu dans les grandes villes de Roumanie et confronté aux pressions internes et externes, le Roi Charles II (Carol al II-lea) abdique le 6 septembre en faveur de son fils Michel I (Mihai I) et quitte le pays le lendemain. Le 14 septembre, la Roumanie devient État national légionnaire. Le général Antonescu est nommé Dirigeant (Conducător) et chef du régime légionnaire. Le mouvement légionnaire, appelé la Garde de Fer (Garda de Fer), est le seul reconnu dans le nouvel État3. La Garde de Fer était un mouvement de type fasciste, d’extrême droite, anticommuniste, antisémite et adepte d’un système autoritaire, ultranationaliste, avec une forte composante chrétienne. L’installation au pouvoir du mouvement légionnaire a abouti à une multitude d’actions de terreur, de violence et d’assassinat envers les Juifs, ainsi qu’envers tous ceux qui ne partageaient pas la vision des légionnaires4. Par ailleurs, en octobre et au cours des mois suivants, des troupes du Reich furent déployées en Roumanie dans le cadre de la mission militaire allemande.
Dans ce contexte bouleversant, compliqué et plein de tensions, un puissant séisme se produit le 10 novembre 1940 à 3 h 39 dans la nuit, à une distance d’environ 150 km nord-est de la capitale Bucarest. Le séisme a été ressenti sur plus de deux millions de kilomètres carrés non seulement dans les pays voisins de la Roumanie comme la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Yougoslavie, mais aussi en Turquie et loin dans les territoires de l’URSS (la Moldavie, l’Ukraine, la Biélorussie, l’Estonie, la Russie jusqu’à Saint-Pétersbourg et Moscou5), ainsi qu’à Trieste et à Marseille6.
« Le tremblement de terre du 10 novembre 1940 a parsemé de ruines toute l’étendue du territoire de la Roumanie et jeté le deuil sur son peuple7. » Des dégâts importants détruisant les constructions, des glissements de terrain, de la liquéfaction et des victimes sont rapportés partout dans le pays, les cas les plus dramatiques étant en région épicentrale et à Bucarest. Des dégâts et des victimes sont aussi mentionnés en Hongrie, en Bulgarie et en Moldavie. Le nombre total des victimes, morts et blessés, ainsi qu’une statistique des dégâts ne sont disponibles ni en Roumanie, ni dans les pays voisins, à cause des conditions spéciales associées à la guerre. Les médias roumains et internationaux couvrent le sujet et l’information qu’ils fournissent a un fort impact psychologique sur le public. Concernant le nombre de morts, les documents de l’époque indiquent des chiffres partiels compris entre quelques centaines et quelques milliers8, mais il est fortement probable que ce nombre soit en réalité dépassé. Un télégramme de la RADOR, l’agence nationale de presse roumaine de l’époque, signale pour le soir du 10 novembre 267 morts et 476 blessés dans le pays, ainsi que « 183 édifices menaçant de s’écrouler […] et 402 édifices endommagés » à Bucarest9. En Allemagne, le journal filmé d’actualités Die Deutsche Wochenschau parle de 300 morts et 400 blessés10. En France, le journal filmé Les Actualités mondiales évoque « des centaines de morts et de blessés, des milliers de maisons détruites, des millions de dégâts, tel est le bilan de ce sinistre sans précédent en Roumanie11 ». Aux États-Unis, Tillotson mentionne un total de 400 morts et 800 grièvement blessés en Roumanie12. De plus, la première dame, Eleanor Roosevelt, écrit dans son journal :
En Roumanie, le tremblement de terre semble avoir accompli en quelques heures ce que tous les aviateurs de Grande-Bretagne ont tenté sans succès de faire pendant des semaines : les incendies font rage, les puits de pétrole sont détruits et M. Hitler ne peut diriger sa colère contre aucune main humaine. Dans ce cas, il semble que la nature était contre lui13.
La Roumanie étant un pays sismique, des séismes y avaient déjà été ressentis au cours des premières décennies du xxe siècle14. Trente-six séismes de magnitude supérieures à 5,7 ont été recensés entre 1900 et 1939, parmi lesquels onze ont dépassé la magnitude 6. En 1940, trois séismes majeurs ont été comptabilisés : le 24 juin un premier séisme de magnitude 5,9 ; le 22 octobre, un second de magnitude 6,5 et le 8 novembre, un troisième de magnitude 5,9.
Le séisme du 10 novembre 1940, le plus fort de la période de sismicité instrumentale, a quant à lui eu une magnitude 7,7. Ce séisme demeure jusqu’à nos jours un des plus forts jamais enregistrés en Europe, c’est-à-dire avec une magnitude déterminée objectivement sur la base des données instrumentales. Sa magnitude, ainsi que les dégâts et les victimes qu’il a provoqués ont fortement surpris, car la Roumanie n’avait pas souffert de tels séismes depuis l’année 1838, qui l’a vu ébranlée par un séisme de magnitude 7,5. Par conséquent, le désastre sismique ne faisait plus partie de la mémoire collective. RADOR souligne la ressemblance avec 1838 le jour même du tremblement de terre de 194015. Ion Popescu-Voitești, l’un des plus importants géologues roumains de l’époque, considérait que « c’est depuis le grand tremblement de terre du 14/26 Oct. 1802 […] que Bucarest n’a plus souffert autant qu’à l’occasion du dernier tremblement de terre, et c’est depuis le désastreux tremblement de terre du 11/23 janvier 1838 […] que la Roumanie n’a pas connu un tremblement de terre de la violence et de l’étendue de celui du 10 novembre 194016. » Le journal filmé de British Pathé souligne que « la dévastation nous est désormais trop familière, mais les destructions que le roi Michel de Roumanie inspecte ont été causées par le pire tremblement de terre de l’histoire du pays17. »
Immédiatement après le séisme, la situation a été critique à Bucarest : des incendies ont éclaté, les conduites d’eau et de gaz ont été coupées, il n’y avait plus de lumière électrique ni de communications téléphoniques, des rues ont été bloquées par les débris, les ambulances ont rencontré des difficultés de circulation. De plus, 32 répliques sismiques se sont encore produites jusqu’à la fin du mois de novembre, dont cinq de magnitude supérieure à 5, ce qui a contribué à la détresse générale.
L’image symbolique du désastre provoqué par le séisme a été représentée par l’effondrement total de l’hôtel Carlton à Bucarest. Construit au cours des années 1935-1936, le Carlton était un immeuble de référence pour la capitale roumaine.
La figure 1 représente l’immeuble Carlton vu du côté du boulevard Bratiano (Brătianu), avec sa partie la plus imposante ayant la plus grande hauteur. En bénéficiant des possibilités offertes par le béton armé (structures de grande hauteur, élancées, grandes ouvertures, etc.), les architectes roumains des années 1930 avaient opté pour un style d’architecture moderniste, qu’on peut encore voir dans le centre-ville de la capitale roumaine.
Deuxième plus haut bâtiment de la ville, moderne et luxueux, avec une structure en béton armé, le Carlton abritait des appartements privés, des espaces commerciaux, des bureaux d’entreprises et une salle de cinéma. Ce bâtiment disposait d’un régime de hauteur irrégulier : du côté du boulevard Bratiano (Brătianu), un corps de 36,5 m de haut (rez-de-chaussée et 9 étages), du côté de la rue Royale (Strada Regală), un corps de 30 m de haut (rez-de-chaussée et 9 étages) et au coin des deux rues, une tour de 47 m de haut (composée d’un rez-de-chaussée, de 12 étages et d’un grenier)18. Malgré sa modernité, le Carlton s’est complètement effondré lors du séisme du 10 novembre 1940. Un incendie a en outre éclaté sur les lieux.
Figure 2 : Photographie des ruines incendiées de l’hôtel Carlton après le séisme.
Photographie d’époque.
Collection Alexandru Aldea.
Les figures 2 et 3 représentent deux photos prises après le séisme où l’on peut voir l’immeuble Carlton entièrement détruit. Malgré les bonnes caractéristiques du béton armé, la structure de l’immeuble ne répondait pas aux exigences de la conception parasismique – d’ailleurs, les premières recommandations parasismiques de Roumanie ont été élaborées juste après le séisme de 1940 – et les photographies montrent son effondrement total. En plus de l’effondrement, l’éclatement d’un incendie a beaucoup compliqué les efforts de sauvetage des survivants prisonniers sous les ruines.
Figure 3 : Photographie des ruines de l’hôtel Carlton le lendemain du séisme.
Photographie d’époque.
Collection Alexandru Aldea.
Le 12 novembre 1940, RADOR renseigne sur l’effondrement du Carlton, en indiquant qu’il était habité par 226 personnes et que 54 morts et 82 blessés y ont été retrouvés19. Le désastre du Carlton a été l’information la plus diffusée par les médias roumains et internationaux. Les journaux filmés (British Pathé, Die Deutsche Wochenschau, Les Actualités mondiales) et imprimés ont montré des images du désastre. Par exemple, le journal filmé de British Pathé évoque l’écroulement dans les termes suivants : « L’effondrement du grand immeuble à lui seul a enterré 300 personnes, piégées sous les décombres, une catastrophe aussi dévastatrice que la guerre20. » Le journal Time, quant à lui, indique qu’« à Bucarest, 98 corps ont été retrouvés dans les ruines pierreuses des élégants appartements du Carlton21. » Quant à elle, la revue L’Illustration mentionne :
Un des plus beaux immeubles neufs du boulevard Bratiano, l’hôtel Carlton, imposant gratte-ciel d’une dizaine d’étages, s’était complètement effondré, ensevelissant sous ses ruines tous ceux qui se trouvaient dans l’hôtel [...] L’immense bâtisse n’était plus qu’un amas de décombres, sur 5 ou 6 mètres de hauteur22.
En outre, la même revue a inclus une photographie grand format sur sa couverture et une photographie pleine page en ouverture de l’article dédié au séisme23. En Italie, à travers des gravures de dessins pleine page, La Tribuna Illustrata a représenté les actions de secours et La Domenica del Corriere s’est concentrée sur l’effondrement24.
Figure 4 : Achille Beltrame, L’effondrement de l’hôtel Carlton.
La Domenica del Corriere, domaine public.
Le dessin de la figure 4 illustre l’effondrement de l’immeuble Carlton en montrant la panique des habitants de Bucarest qui, se trouvant sur le boulevard Bratiano, ont du mal à tenir debout pendant les secousses sismiques. L’auteur y dépeint également l’effondrement de parties d’autres bâtiments (en maçonnerie) et des débris. Entièrement enveloppée dans d’immenses nuages de poussière, la scène représente une image fortement apocalyptique.
Pour conclure, l’effondrement du Carlton est parlant pour la Roumanie à la fin de l’année 1940 : un pays non seulement amputé par les pertes territoriales, mais aussi en proie à une grande incertitude à cause de la guerre et de l’instauration du régime légionnaire. En outre, Cezar Petrescu a lui-même failli être victime du régime de terreur instauré par la Garde de Fer : puisqu’il avait été le directeur du journal La Roumanie (România), parrainé par le Premier ministre Armand Călinescu, lui-même assassiné en 1939 par la Garde de Fer dont il avait été un farouche adversaire, l’écrivain a été obligé de se cacher pour échapper aux persécutions des légionnaires25. Marqué depuis son enfance par le thème de l’arbitraire qui gouverne la vie des individus, Cezar Petrescu écrit « virtuellement » le roman Carlton au cours de la nuit du désastre, mais le publie seulement en 194426.
Cezar Petrescu : œuvre et lectures critiques
Cezar Petrescu (1892-1961) gagne de la notoriété en tant qu’écrivain au cours de l’entre-deux-guerres. Fortement mouvementée, la scène littéraire roumaine de cette époque est divisée par des débats qui vont jusqu’à remettre en question l’existence même de bons romans en langue roumaine27. D’une part, en phase avec la crise générale subie par le genre, les romanciers et les théoriciens roumains réfléchissent sur la tradition romanesque influencée par Proust, Gide, l’existentialisme ou la phénoménologie. D’autre part, le roman se trouve sous le feu croisé des orientations contradictoires et spécifiques de la culture roumaine de l’époque. Premièrement, il s’agit des adeptes du sămănătorism, conservateurs qui sous l’emprise d’une idéologie influencée par le romantisme, défendent une littérature inspirée des thèmes du folklore et du monde rural idéalisé. Deuxièmement, il est question des disciples d’Eugen Lovinescu, influent critique littéraire qui plaide en faveur de la synchronisation entre la culture roumaine et la culture occidentale. Toujours est-il qu’à travers les divisions mêmes qu’elles sèment au sein du monde littéraire, les diverses polémiques démontrent la vitalité du genre romanesque et de la pensée théorique qui en fait son objet.
Dans un contexte marqué par les quêtes et les polémiques, où le monde littéraire est divisé autour de recherches sur les formes novatrices du roman, certains romanciers plaident pour le retour à des formes au moins en apparence plus traditionnelles, à l’instar de Cezar Petrescu, qui donne des arguments en faveur du roman qui se présente sous la forme de la chronique28. En effet, Cezar Petrescu se distingue de ses contemporains par l’ambition clairement exprimée d’envisager un projet inspiré de deux traditions, balzacienne et zoliste, et intitulée de manière on ne peut plus évocatrice Chronique roumaine du xxe siècle (Cronica românească a secolului xx)29. En évoquant la structure de la chronique, l’écrivain traite de deux types de romans, qu’il juge aptes à cartographier le monde roumain au niveau collectif et individuel : « certains [romans] d’investigation horizontale dans les réalités et les processus sociaux, d’autres [romans] d’investigation verticale, dans les réalités et les processus psychologiques de l’individu30 ». Auteur d’environ 70 volumes publiés du début années 1920 jusqu’à la fin des années 1950, il a pratiqué les genres et les types de littérature les plus divers : romans, nouvelles, pièces de théâtre, littérature pour enfants, littérature fantastique, récits de voyage, autofiction, essais littéraires. Ce faisant, il a perpétué le sămănătorism, qu’il a pourtant contribué à moderniser à travers l’ouverture vers des sujets en conformité avec l’évolution du genre à son époque qui concernait notamment l’intérêt pour le monde urbain. Néanmoins, la nostalgie pour les valeurs d’un monde rural idéalisé typique du sămănătorism ne l’a pas placé en marge du monde littéraire, à l’écart de toute reconnaissance. Ainsi, en 1931, il remporte le prix national pour littérature. En 1955, grâce aussi à sa connivence avec le régime communiste, il est élu membre de l’Académie roumaine.
Toujours est-il que sa proximité avec le sămănătorism, jointe à sa prolificité accusée d’être accompagnée d’un manque de profondeur, ne lui ont pas rendu service aux yeux d’une partie significative de la critique littéraire31. Néanmoins, plus récemment, sous l’influence des études transnationales et de littérature mondiale (World Literature), des chercheurs comme Daiana Gârdan cherchent à réévaluer son œuvre. En passant d’une lecture de type qualitatif et stylistique à une lecture socioculturelle, Gârdan plaide pour une réhabilitation de Petrescu qui repose sur sa capacité de transfigurer du point de vue littéraire la vie mondaine de l’entre-deux-guerres32.
Carlton, roman d’un monde au crépuscule
En ce qui le concerne, le roman qui se trouve au centre de nos analyses fait partie de l’un des cycles constitutifs de la Chronique roumaine du xxe siècle. Intitulé, de manière parlante, La Capitale qui tue (Capitala care ucide), ce cycle débute en 1930. Inspirée du sămănătorism, La Capitale qui tue blâme la vie moderne pour la séduction aboutissant à l’aliénation, à l’isolement et à l’anéantissement qu’elle exerce sur les individus des sociétés urbaines33. Par conséquent, les romans de La Capitale qui tue témoignent de la fascination fatale pour la vie moderne typique d’une métropole comme Bucarest qui se traduit surtout par l’attraction pour l’argent et les biens. La condamnation de la vie moderne est accompagnée par la nostalgie d’une sociabilité ancienne, typique des sociétés archaïques et perdue à jamais à cause de l’industrialisation.
Derrière l’appellation générique de roman social, puisqu’il fait partie d’une fresque de la société roumaine de l’entre-deux-guerres, Carlton est à la fois un roman urbain et d’actualité34. Ayant pour objet principal la vie des habitants du Carlton au cours des trois jours qui précèdent le tremblement de terre du 10 novembre 1940, le roman de Cezar Petrescu s’inspire d’un événement qui a ébranlé la société contemporaine. En tant que roman d’actualité, Carlton relève du modernisme tardif et se concentre sur le présent, qui est le temps d’une crise. Ce faisant, il utilise la fiction pour reconstituer un présent traumatique afin de se réconcilier avec lui. Tout en étant central dans la trame romanesque et spectaculaire par les pertes de vies humaines qu’il a provoquées, le séisme du roman ne fait que précipiter de manière brutale le dénouement de plusieurs fils narratifs, qui correspondent aux troubles de la scène sociale et politique de la capitale roumaine de la fin de l’année 1940. On ne peut plus inquiétantes, les évolutions politiques se conjuguent avec la diabolisation de la ville qui apparaît caractéristique du cycle romanesque dont fait partie Carlton35.
Histoire d’une catastrophe annoncée, qui ne fait que devancer d’autres désastres imminents, Carlton incorpore l’élément sensationnel dans l’action épique36. Du point de vue de la trame narrative, le défi principal a consisté à « garder allumée l’étincelle de ce mystère dévoilé » ou, en d’autres termes, à construire une intrigue dont le dénouement catastrophique, par ailleurs connu par le lecteur dès le début, est complètement inattendu et ne résulte pas de la logique des événements37. Aussi Cezar Petrescu a-t-il écrit un roman sur les habitants divers d’un bâtiment résidentiel moderne qui, accaparés par leurs soucis personnels et le rythme de la vie bucarestoise, se dirigent les yeux fermés vers la tragédie. Par conséquent, la construction romanesque de Carlton ressemble à « l’architecture d’une ruche transparente, pittoresque dans ses différentes sections et flottant, insouciante, sur les eaux quotidiennes, comme un paquebot transatlantique guetté par un iceberg fatal […]38 ».
Vue de l’extérieur, avant le séisme qui y met fin de manière violente, la vie des habitants du Carlton était celle de privilégiés. En plus de sa situation en plein centre-ville, le bâtiment mettait à disposition de ses résidents tout le confort accessible à l’époque représenté par le chauffage, l’eau courante et l’ascenseur. Loués ou vendus à des prix inaccessibles pour la plupart de la population, les appartements du Carlton suscitaient la jalousie de membres des couches plus modestes de la société. Signe de réussite sociale, ces appartements étaient, en principe, réservés notamment à une bourgeoisie prospère représentée par des avocats, des inspecteurs, ou des professeurs d’université à la retraite. Pour autant, justement à cause de l’attrait qu’ils exerçaient, ces appartements étaient également achetés ou loués par des individus en quête de respectabilité ou de reconnaissance sociale. Néanmoins, indifféremment de leur âge, chacun des habitants du Carlton vit un drame. À travers la voix d’un narrateur omniscient et hétérodiégétique, le roman porte sur les chagrins des résidents du bâtiment résidentiel au cours de trois derniers jours avant le séisme. Par exemple, le Juif Izu Melzer est spolié par un haut personnage qui lui promet de lui procurer les documents nécessaires pour quitter le pays afin d’éviter la répression qu’il craignait. Dominic Saburu a des relations tendues, qui vont jusqu’à la menace, avec son fils aîné, devenu adepte de la Garde de Fer. Ignorant le fait que Ralph Silișteanu envisage de changer sa vie pour elle, Dada Vasilescu, marquée par l’infidélité de son premier mari décédé, est en train de le quitter pour un homme riche. Profitant de l’absence temporaire de sa femme Fabiana, Dadu est en train de la tromper avec Flor, la sœur de cette dernière. Arrivée à Bucarest d’une ville de province, la mère de Constantin Stahu, un avocat nécessiteux malgré les affaires louches auxquelles il se mêle, est sur le point d’être dépouillée de ses biens par la famille de son fils. Après avoir fait des sacrifices pour épargner à sa fille les humiliations de la vie de prostituée qu’elle mène, Magdalena Ipcar, surnommée la « Punaise » (Ploșnița), apprend avec stupeur que son enfant envisage de pratiquer le même métier, mais de manière plus ambitieuse.
Par ailleurs, les drames vécus par les personnages acquièrent, parfois, des accents comiques39. Ainsi Odetta Petrino, petite fille qui souffre de solitude parce qu’elle est négligée par ses parents, joue en imitant au téléphone le parler de sa mère, une mondaine infidèle à son mari. Eugen Candiani reconnaît dans Amanda, l’épouse idolâtrée par Mihăică Pandelescu, son ami de jeunesse, la femme qu’il avait vue en train de vivre une liaison amoureuse passionnelle avec un autre homme que son mari. Minées le plus souvent par l’incompréhension, l’indifférence, la vénalité, les relations entre les personnages qui partagent le même bâtiment, voire font partie d’une même famille, livrent chacun à sa propre solitude. Encore qu’il ait de nombreuses interactions avec les membres de sa famille ou ses voisins, chaque personnage vit un drame complètement ignoré des autres.
Ainsi, l’effondrement du bâtiment provoqué par le séisme met fin à une intrigue qui, pour la plupart des protagonistes, semblait être dépourvue d’une issue honorable40. Brutalement brisée par le cataclysme, la décision de changer leur vie prise par la majorité des héros au cours de derniers chapitres de l’ouvrage était, dans plusieurs cas, susceptible d’avoir des conséquences dramatiques pour leur entourage. En outre, la symétrie du roman est un argument en faveur du fait que l’effondrement du Carlton peut être symbolique de tout un monde que la situation politique jointe aux tares de la vie urbaine laissait sans repères et amenait au bord du désastre. Le roman a une structure géométrique qui recoupe celle du Carlton ainsi que celle d’autres bâtiments similaires du point de vue de la conformation et du destin41.
Le Carlton, un bâtiment voué à la catastrophe
Dès le prologue, le Carlton se distingue dans le paysage de la capitale roumaine :
L’édifice se dressait blanc, vertical, géant.
À travers le brouillard et la nuit, il fendait soudainement la nuit et le brouillard sous un angle fantastique et abrupt42.
Dans une ville dont les contours sont difficiles à discerner à cause de la brume, le Carlton ressort en évidence comme une apparition relevant de l’ordre de l’irréel. Son aspect fantastique est le résultat de son apparence, caractérisée par sa hauteur hors du commun et sa géométrie inflexible.
Le destin des habitants du Carlton est ébauché au cours d’une discussion entre trois personnages dont deux, en concordance avec l’ambiance étrange qui enveloppe tout, semblent doués de connaissances et de facultés surnaturelles. Au cours d’un dialogue susceptible de jouer le rôle de métatexte, un jeune écrivain en quête d’inspiration a des échanges avec deux personnages qui décident de la structure et de la signification de l’intrigue du roman dont il est censé être l’auteur. Le premier de ces personnages en ordre chronologique est un « étranger beaucoup plus âgé [que le jeune écrivain], vêtu de noir, au visage osseux, aux yeux brillants et au rire méphistophélique43 ». Surgi de nulle part, ce personnage mystérieux, dont la physionomie se concentre autour des yeux et du rire, qui témoignent de ses capacités surhumaines, joue le rôle de démiurge du récit. Omniscient et apparemment tout-puissant, il invite le jeune écrivain inexpérimenté à dédier son récit à dix ou douze appartements du Carlton. La raison de son invitation participe du fait que le destin des habitants du Carlton est révélateur de celui des habitants d’autres bâtiments :
Ha-ha ! L’enfer humain n’est pas dans les abîmes où l’ont fait descendre vos Écritures et Dante ou le mythologique et païen Hadès. Il est là, mon jeune ! Sur la terre… Dans cet édifice et dans n’importe quel autre, d’à côté. Dans tous… C’est là que commencent et finissent les expiations44 !
Malgré son appartenance à une dimension apparemment fabuleuse, le personnage luciférien élimine l’au-delà de la compréhension de l’enfer. Loin d’être la conséquence des tourments infligés par les dieux après la mort, l’enfer résulte de l’échec intrinsèque de la vie de chaque individu : « Dans chaque alvéole humaine de la maison que tu vois, se retrouve enfermé dès maintenant le cadavre de l’individu qui aurait pu être, qui a voulu être et qui ne le sera presque jamais45 ». À cet échec contribue la solitude où vit tout un chacun : « Leur enfer, doublé par l’enfer tragique de la solitude auquel est condamné l’individu dans les grandes agglomérations urbaines comme, du reste, n’importe où ailleurs46 ». Paradoxalement, la proximité, voire la promiscuité typiques des grandes villes ou des bâtiments résidentiels ne font qu’augmenter le sentiment d’isolement qui, par ailleurs, est spécifique de la vie humaine. En outre, l’absence de communication est accompagnée par le manque de compréhension vis-à-vis des autres et de soi-même : « Ils s’ignorent l’un l’autre d’alvéole à alvéole ; ils s’ignorent l’un autre même ceux réunis à l’intérieur de la même alvéole – et, ce qui est encore plus terrifiant, en s’ignorant en même temps eux-mêmes47 ». La répétition du verbe pronominal réciproque « s’ignorer » est censée mettre en lumière l’opacité des individus non seulement par rapport aux autres, mais aussi par rapport à eux-mêmes.
Du reste, le personnage démoniaque ne se limite pas à dévoiler à l’écrivain novice le drame qui est au cœur de chaque vie humaine, mais lui apprend également comment le transformer dans un sujet de livre. À en croire ce personnage mystérieux, pour révéler la détresse qui ronge chaque existence, il n’est pas nécessaire d’inventer quoi que ce soit, mais il suffit de rendre compte de la vie de dix ou douze appartements du Carlton pendant seulement trois jours. En révélant son identité démoniaque de manière sous-entendue, à travers la distinction qu’il fait entre les autres individus et lui-même ainsi qu’à travers le pouvoir qu’il donne au jeune écrivain de percer ce qui se passe derrière les murs des appartements du Carlton, le personnage énigmatique rend possible la matérialisation de l’intrigue : « Qu’importe qui je suis ? Ha-ha ! … Il est suffisant que tu aies le pouvoir d’entrer, de voir, d’écouter, en tant que témoin que personne ne voit et ne sait, comme parfois j’en ai marre de l’être48 ».
Tout en donnant accès à l’écrivain débutant aux événements qui représenteront la majeure partie de l’intrigue de son roman, le personnage ténébreux semble s’intéresser moins au dénouement. Sous la plume d’un auteur préoccupé par la symétrie, l’action du personnage luciférien est complétée par l’intervention d’un deuxième personnage doué d’un savoir surnaturel. Il s’agit là de Filaret, le « moine fou », connu partout en ville. Probablement réveillé de son sommeil et poursuivant son rêve apocalyptique,
[Il] a fait un signe d’anathème vers le bâtiment vertical, blanc, géant, en prononçant des paroles décousues, des paroles beaucoup plus décousues et obscures que l’autre homme, noir, au rire démoniaque : « Elle est tombée, [elle est tombée,] Babylone la grande ! […] Malheur ! Malheur ! La grande ville, Babylone, la ville puissante ! En une seule heure ton jugement est venu49 ! »
Derrière leur aspect chaotique, les mots du moine acquièrent, en fait, une valeur prophétique. Tirée de l’Apocalypse (18, 2 ; 18, 10), la citation qui les étoffe fait allusion à l’arrogance humaine qui attire la punition divine. Effectivement, l’orgueil de vouloir rendre le ciel accessible aux habitants de la terre qui a inspiré la construction de la tour de Babel (Gn 10, 8-9) – car la ville de Babylone se confond avec elle – a été promptement sanctionné par Dieu50. Manifestement, par sa hauteur hors du commun pour le Bucarest de l’entre-deux-guerres, le bâtiment Carlton est susceptible de représenter une incarnation moderne de la grande tour de Babel. Animé par les Écritures saintes, qu’il porte toujours avec lui, Filaret prédit l’anéantissement du Carlton, dont la dimension provocatrice est mise en relief par les termes « blanc, vertical, géant » qui lui sont attribués maintes fois, au point de devenir un motif récurrent du roman.
Entamée sous l’influence du personnage démoniaque et achevée sous l’emprise du moine agissant comme un porte-parole de Dieu, la narration édifiée autour de l’effondrement du Carlton se trouve sous le signe de deux forces qui s’excluent réciproquement. En effet, le personnage luciférien s’évanouit définitivement lorsqu’apparaît le moine qui surgira à d’autres moments capitaux du roman. Malgré la nature fantastique des forces qui régissent sa création, la narration met en scène des personnages et des situations vraisemblables, qui sont tirés de la vie de tous les jours51. De plus, en concordance avec la littérature française de l’époque, le roman illustre des thèmes typiques de l’existentialisme comme la solitude de l’individu et l’irrationalité de la vie, qui se trouve sous l’emprise de la facticité52.
L’effondrement du Carlton, une catastrophe aux proportions apocalyptiques
Anticipées dans le prologue, les conséquences désastreuses du cataclysme sont dépeintes dans l’épilogue notamment à travers les yeux de Ralph Silișteanu. Ce rentier qui a gaspillé la plupart de sa fortune décide de changer radicalement sa vie en acceptant un poste d’ingénieur débutant afin de commencer une nouvelle existence aux côtés de Dada Vasilescu, qu’il surnomme affectueusement « Nunu » et qu’il considère comme la femme apte à redonner un sens à sa vie : « Ne peut-on plus refaire une vie ? Ne peut-on plus changer un chemin qui finissait, a fini, dans rien ? […] Cela est possible seulement avec Nunu. […] Tout a un sens seulement avec elle. Elle fait partie de lui53… » Rongé par une inquiétude qu’il met sur le compte de la légère dispute qu’il avait eue avec Nunu la veille, il prend soudainement la décision de la rejoindre tard dans la nuit. Ensuite, rien ne le prépare à la découverte lugubre qu’il fera lors de son arrivée à Bucarest. Sous le signe de la vitesse, le voyage vers Nunu ne subit aucune entrave : « Aucune âme. Aucun obstacle. La route rectiligne54 […] » Incapable d’expliquer le seul incident qui fait disparaître de manière mystérieuse l’inquiétude qu’il éprouvait à propos de Nunu, il le ramène à un fantasme provoqué par l’absence de sommeil au cours de deux dernières nuits :
Une panne ? Un pneu ? Ralph a freiné, en ralentissant. Il lui avait semblé qu’il perdait la direction, que le volant bougeait dans sa main, que le bitume de la route oscillait sous les roues. Dans le champ désert, sous les étoiles de la nuit, les arbres chancelaient. Mais en l’absence de tout souffle de vent. Il a ouvert la portière et a regardé dehors : aucun souffle de vent. Rien qu’un bruit sourd au loin : quelque camion grondant loin. Sans s’arrêter de conduire, il a penché la moitié de son corps à l’extérieur pour regarder les roues de gauche. Rien… Pourtant, le volant, la route bougeaient devant lui. Il s’est arrêté et est descendu de la voiture. C’est comme si la route tremble même sous ses pieds55.
La série de termes apparentés (« bouger », « chanceler », « trembler ») fait ressortir l’agitation qui gagne la voiture ainsi que la nature environnante. Menace momentanée dont les causes demeurent incompréhensibles, cette agitation ne retient pourtant pas beaucoup les pensées de Ralph, qui est plus préoccupé par le fait de retrouver bientôt Nunu.
Ce n’est qu’après l’arrivée à Bucarest qu’il commence, petit à petit, à comprendre les dimensions de la catastrophe provoquée par le séisme. Lorsqu’il rejoint la Place de la Victoire (Piața Victoriei), ses soupçons à propos d’un événement hors du commun sont éveillés par la foule diverse et agitée qu’il y croise. Image d’un monde bouleversé, cette foule est formée, outre les gendarmes et les soldats, des catégories sociales dont la présence dans la rue aux petites heures du matin est inaccoutumée, comme les mères avec leurs enfants et les personnes en tenues mal assorties, à savoir des femmes vêtues d’une fourrure par-dessus leur robe de nuit. La réponse de l’inconnu qui révèle à Ralph la cause du tumulte témoigne d’une inquiétude qui ne se soucie plus de la politesse : « Tremblement de terre, monsieur ! Tremblement de terre ! Dans quel monde vis-tu 56? » L’unité stylistique constituée par la répétition, les phrases elliptiques, les exclamations et le reproche exprime l’angoisse à propos des possibles proportions des dégâts provoqués par le séisme.
Arrivé à l’endroit où se trouvait l’hôtel Carlton, Ralph a une réaction qui relève du désarroi. En effet, il se frotte les yeux puisqu’il a du mal à admettre ce qu’il voit : « Le bloc Carlton n’existait plus. Au lieu du bâtiment blanc, vertical, géant, un vide. Un vide absurde. Rien qu’un amas de débris, de béton, de pierres, d’armatures tordues, de tuyaux57 ». « Absurde », le vide défie la compréhension humaine. Au cours des premiers instants, sous le choc de la découverte, Ralph se limite à une observation concrète, portant sur le fait que le bâtiment impressionnant par sa hauteur a été remplacé par l’entassement chaotique des matériaux qui le composaient. Seul être individualisé, Ralph fait partie d’une foule réunie autour de l’endroit où le Carlton s’élevait fièrement quelques heures auparavant. À l’instar de Ralph, la foule demeure silencieuse et, sous l’effet de la stupeur, se contente de regarder la disparition d’un édifice emblématique de l’univers citadin dont elle-même fait partie.
Écroulés comme une « maison de carton » en dépit de leur apparente solidité, les murs « en fer » et « en béton » du Carlton se sont transformés en quelques instants en meurtriers implacables, qui ont ménagé la vie d’une seule personne58. Il s’agit de la petite Odetta, la fillette de quatre ans, qui survit parce que, lors du cataclysme, elle s’est par hasard trouvée dans un « angle mort ». Se retrouvant seule dans un monde qu’elle ne connaît pas, elle est en quête de repères capables de la rassurer et demande familièrement : « Où est papa ? », « Où est maman ? », « Je veux papa. Donnez-moi papa59 ». De manière dérisoire selon certains observateurs de la scène, les efforts de sauvetage qui consistent à fouiller avec des pelles les débris ne parviennent à libérer qu’un « être fantomatique, un oiseau vert à la crête rouge et […] aux ailes mutilées60 » qui parle. Apparition étrange, le perroquet Moko avait déjà fait peur à Niculăiță, le garçon d’ascenseur qui, à travers ses yeux d’enfant provincial, l’avait pris pour l’incarnation du diable. Les phrases prononcées obsessionnellement par le perroquet qui finit par se perdre dans les ténèbres de la nuit, « Va-t-en, Bazdrahot ! Vas-y, meurs, Bazdrahot 61! », font penser à une tentative d’exorciser un endroit maudit. Selon les anciens maîtres du perroquet, deux enfants en mal d’affection maternelle, le nom de Bazdrahot, dont les sonorités rappellent celles de Belzébuth, l’incarnation du mal dans les Évangiles, se référait à tout ce qui était méchant et laid. La disparition du perroquet, qui quitte l’endroit de la catastrophe, peut être interprétée comme le départ du mal d’un lieu qu’il vient de ruiner. Néanmoins, avant de disparaître, à travers sa survie qui semble un contresens, le perroquet est à l’origine de la première réflexion sur les proportions de la tragédie collective, énoncée par un anonyme de la foule : « Des centaines d’individus aux os et à la chair écrasés par les pierres62 ». L’expression claire de la réalité épouvantable provoque l’écroulement psychologique de Ralph. Symboliquement pour son désespoir, il laisse tomber de sa main le bouquet d’œillets qu’il avait tendrement amené pour Nunu63.
L’effondrement de Ralph, qui semble avoir perdu tout espoir et toute aptitude à se racheter, est significatif du profond trauma infligé à la société par la destruction du Carlton. Emblème du progrès et du confort, le Carlton a abrité un monde qui, par sa diversité, a constitué un condensé de la société bucarestoise cosmopolite du début des années 1940. Cezar Petrescu s’applique à faire ressortir le vide matériel et humain qui reste après l’anéantissement du Carlton et qui est synonyme de l’Apocalypse.




